La France «s’ensauvage-t-elle?»

Ce fut le mot de l’été. Du mois de juillet à ce début septembre, le mot « ensauvagement » a caracolé sur toutes les unes de la presse française. Pas un ministre qui ne se soit prononcé sur cette terrible question : la France s’ensauvage-t-elle ?

Il faut dire que l’été a revêtu ici l’allure d’une série policière. En juin, 200 Tchétchènes firent irruption dans le quartier des Grésilles, près de Dijon, pour régler leurs comptes avec la population maghrébine. Une centaine d’individus cagoulés, armés de couteaux et de barres de fer, s’en sont pris à un bar à chicha, blessant trois personnes.

Début juillet, à Bayonne, un conducteur de bus de 58 ans, Philippe Monguillot, a été battu à mort par quatre jeunes gens qui étaient montés à bord avec leur chien. Le chauffeur leur aurait simplement demandé leur ticket et de porter un masque. Deux semaines plus tard, à Lyon, une aide-soignante de 23 ans a été heurtée à mort par une voiture puis traînée sur 800 mètres par le fuyard.

Le « Kāma Sūtra de l’ensauvagement »

Il n’en fallait pas plus pour que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, visiblement inspiré par l’activisme légendaire de Nicolas Sarkozy au même poste 13 ans plus tôt, affirme dans les pages du Figaro vouloir « stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société ». La déclaration a causé une véritable déflagration, ce mot ayant été depuis de nombreuses années la chasse gardée de la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, qui l’avait tiré d’un ouvrage-choc sur la criminalité, La France Orange mécanique de Laurent Obertone.

Pendant qu’à gauche, on évoquait un reliquat d’« extrême droite », le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, affirmait que parler d’« ensauvagement » ne pouvait que « développer le sentiment d’insécurité »… ce qui serait « pire que l’insécurité » ! Pas question pour la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, de reculer. Ce n’est pas parce que « le RN observe qu’il fait beau » que « nous devrions dire par principe qu’il fait moche », dit-elle. Une polémique qu’a vainement tenté d’apaiser cette semaine le président en ironisant sur le « Kāma Sūtra de l’ensauvagement ». Mais ce fut peine perdue.

Dans l’entourage du président, on se désole avant tout que cette polémique ait éclipsé ses deux dernières interventions sur la laïcité et l’égalité des chances. À un peu plus d’un an de la présidentielle, l’Élysée est gagné par la crainte de ce qu’on appelle ici « le syndrome Jospin ». Sitôt après avoir été éliminé du second tour de l’élection de 2002 par Jean-Marie Le Pen, l’ancien premier ministre Lionel Jospin avait en effet reconnu avoir fait preuve de « naïveté » sur la question de l’insécurité. La nomination de Gérald Darmanin à l’Intérieur visait d’ailleurs à redresser un bilan jusque-là jugé négatif.

Un vieux débat

Mais, au-delà des mots, l’insécurité est-elle un simple « sentiment » suscité par la surenchère médiatique ou une réalité vécue par une majorité de Français ? Le débat est loin d’être nouveau, et les diverses sources statistiques se contredisent souvent. Tout dépend de l’angle à partir duquel elles examinent la réalité. Ainsi, les chiffres des violences hors ménages auraient baissé de 2008 à 2016, alors que ceux sur les coups et blessures seraient à la hausse. Tout dépend si les chiffres viennent des rapports de police ou des enquêtes sociologiques.

On s’entend cependant pour dire qu’après une chute drastique, les homicides et tentatives d’homicide ont augmenté depuis quelques années. Ils auraient même connu un pic en 2019. Selon une étude menée par les criminologues Alain Bauer et Christophe Soullez (Le grand retour de l’homicide, Institut pour la justice), on assiste à un renversement des taux d’homicides qui avaient atteint un plancher en 2014. La hausse serait particulièrement manifeste en ce qui concerne les tentatives d’homicide. « Un profond mouvement de retour de la violence physique semble se produire, particulièrement en Occident, écrivent les auteurs. Il est ignoré, volontairement ou involontairement, ou sous-estimé. Ses causes sont sans doute multiples, mais l’augmentation du nombre de victimes ne peut être mésestimée encore longtemps. »

Quant au « sentiment d’insécurité », il serait plutôt stable. Une façon peut-être de dire que, depuis 20 ans, il a toujours été élevé. Comme si chacun n’avait pas été en mesure de constater l’augmentation des violences quotidiennes illustrée notamment par celles jusque-là inédites des manifestations des gilets jaunes en 2019.

Pour rendre compte de son action, le ministre de l’Intérieur dit vouloir publier chaque mois les chiffres de la délinquance. Une annonce qui contraste avec la décision du gouvernement de supprimer, pour cause de coupes budgétaires, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. Une décision dénoncée à la fois par le Rassemblement national et la militante d’extrême gauche Caroline De Haas. « Plutôt que de faire disparaître les violences, le gouvernement supprime l’organisme qui les mesure », dit-elle.

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