Ouverture en France du procès des attentats contre «Charlie Hebdo»

Des centaines de policiers ont été déployés à l’extérieur et à l’intérieur du tribunal où se déroule le procès.
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse Des centaines de policiers ont été déployés à l’extérieur et à l’intérieur du tribunal où se déroule le procès.

Cinq ans après l’électrochoc des sanglantes attaques de janvier 2015, le procès hors norme et « historique » des attentats djihadistes contre Charlie Hebdo, des policiers et une supérette juive s’est ouvert mercredi à Paris, dans une atmosphère lourde et sous très haute surveillance.

Avec émotion, le visage masqué en raison de la crise sanitaire, rescapés et proches des victimes de ces attentats, qui ont fait 17 morts en trois jours, ont pris place dans la salle d’audience principale, face aux onze accusés présents, trois autres étant jugés par défaut, car ils sont absents de la procédure.

Parmi ces parties civiles confrontées à la nuée des caméras et au colossal dispositif de sécurité, on comptait Lassana Bathily, ex-otage de l’Hyper Cacher, le directeur de la publication de Charlie Hebdo, Riss, et l’urgentiste Patrick Pelloux, qui collaborait alors au journal et avait été l’un des premiers sur les lieux du carnage.

Des centaines de policiers étaient déployés à l’extérieur et à l’intérieur du tribunal, dont les abords ont été bouclés.

Rapidement après l’ouverture de l’audience, l’avocate de l’un des principaux accusés, Isabelle Coutant-Peyre, s’est attaquée à l’organisation du procès et a dénoncé un traitement « inéquitable » pour son client, jugé pour « complicité » des crimes du trio djihadiste, les frères Saïd et Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly.

« Je compatis à la souffrance de toutes les victimes, irréparable et définitive », mais « elle aurait pu être évitée si les services de renseignement et de surveillance avaient fait sérieusement leur travail », a-t-elle attaqué.

Des propos aussitôt jugés « indécents » et « odieux » par des avocats des parties civiles.

Peu avant l’ouverture de l’audience, le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard a confié son « obsession » : que le procès puisse se tenir « dans la dignité ».

Caricatures de Mahomet

Pour marquer l’ouverture du procès, Charlie Hebdo a remis en une les caricatures du prophète Mahomet, qui avaient fait du journal une cible des djihadistes. « Au fond l’esprit de Charlie c’est ça, c’est refuser de renoncer à nos libertés », a déclaré l’avocat du journal, Me Richard Malka.

Durant deux mois et demi, 150 témoins et experts vont se succéder devant la cour d’assises spéciale, chargée de juger ces attentats. Le procès sera intégralement filmé pour l’histoire, une première en matière de terrorisme.

Les 14 accusés sont soupçonnés à des degrés divers de soutien logistique aux frères Saïd et Chérif Kouachi, et à Amédy Coulibaly, auteurs des tueries qui avaient fait 17 morts, entre le 7 et le 9 janvier 2015, et suscité une manifestation monstre contre le terrorisme le 11 janvier en France, avec plusieurs chefs d’États et de gouvernements étrangers.

Les premières semaines d’audience seront consacrées aux témoignages des 200 parties civiles. Le déroulement de l’enquête et l’interrogatoire des accusés ne seront abordés que dans un second temps.

« Nous voulons remplir cette salle d’audience de ce qu’ont vécu nos clients » a déclaré devant la salle d’audience, Me Patrick Klugman, qui défend des victimes de l’Hyper Cacher.

Trois accusés absents

Le 7 janvier 2015, les frères Chérif et Saïd Kouachi ont assassiné 11 personnes dans une attaque à l’arme de guerre contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo à Paris, avant de prendre la fuite en tuant un policier.

Le lendemain, Amédy Coulibaly — qui avait côtoyé Chérif Kouachi en prison — a tué une policière municipale à Montrouge, près de Paris, puis le 9 janvier, il a exécuté quatre hommes, tous juifs, lors de la prise d’otages du magasin Hyper Cacher, dans l’Est parisien.

Ce périple meurtrier avait pris fin avec la mort des trois djihadistes lors d’un double assaut policier, mené quasi simultanément dans le magasin et dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) où les tueurs de Charlie Hebdo s’étaient retranchés.

Quel rôle ont joué les 14 accusés ? Que savaient-ils des attaques ? Jusqu’au 10 novembre, la cour d’assises va s’efforcer de discerner le degré de responsabilité de chacun dans la préparation des attentats.

Trois d’entre eux manqueront cependant à l’appel et seront jugés par défaut : Hayat Boumeddiene, compagne de Coulibaly et figure du djihadisme féminin, et les frères Belhoucine, tous trois partis quelques jours avant les attaques pour la zone irako-syrienne.

La mort des frères Belhoucine, évoquée par diverses sources, n’a jamais été officiellement confirmée. Hayat Boumeddiene, un temps donnée pour morte, est pour sa part suspectée d’être en cavale en Syrie.

« Frustration »

Sur le plan pénal, les juges antiterroristes ont retenu les charges les plus lourdes — la « complicité » de crimes terroristes passible de la réclusion à perpétuité — contre l’aîné des frères Belhoucine, Mohamed, et contre Ali Riza Polat, qui sera, lui, dans le box des accusés.

Ce proche d’Amédy Coulibaly est soupçonné d’avoir eu un rôle central dans les préparatifs des attentats, en particulier la fourniture de l’arsenal utilisé par le trio terroriste, ce dont il se défend.

Les autres accusés sont essentiellement jugés pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle » et encourent vingt ans de réclusion. Un seul comparaît libre sous contrôle judiciaire pour « association de malfaiteurs » simple, un délit puni de dix ans de prison.

La cour va « avoir la lourde tâche de juger des faits pour lesquels les principaux responsables ne seront pas présents, et ne peuvent rendre compte. Pour cela, la justice sera mise à lourde épreuve », rappelle Me Safya Akorri, avocate de l’un des 14 accusés.

L’absence des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly est une « source de frustration », a reconnu le procureur national antiterroriste, tout en « récusant l’idée » que les 14 accusés soient « de petites mains, des gens sans intérêt ».

Au total, la vague d’attentats perpétrés en France depuis janvier 2015 a fait 258 morts, la menace terroriste restant à un niveau « extrêmement élevé » cinq ans après les faits, selon le ministère de l’Intérieur.

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