Les réfugiés encaissent les contrecoups de la pandémie

Abdoul face à la mer de Marmara
Photo: Miriane Demers-Lemay Abdoul face à la mer de Marmara

Abdoul a été sauvagement battu par les autorités, tandis que la gangrène s’est développée sur la main d’Ali, faute de soins. Sur les routes européennes, les exactions contre les migrants se multiplient depuis le début de la pandémie, loin des regards.

Abdoul* regarde la mer, le cœur lourd. Son regard se perd dans les flots qui brillent sous les derniers rayons de soleil et les lumières des navires qui semblent refléter les espoirs et les dangers de la périlleuse traversée de la Méditerranée.

Le jeune Afghan a déjà tenté de traverser vers l’Europe ; il ne connaît que trop bien les dangers auxquels il s’expose en prenant cette route. Mais il ne voit pas d’autres options. Rester en Turquie, cela signifie vivre avec 10 à 20 personnes dans le même appartement malgré la pandémie, ne pas pouvoir étudier ni travailler légalement, ni non plus se faire soigner en cas d’urgence. Cela signifie surtout de prendre le risque d’être expulsé vers l’Afghanistan, où son père a été tué dans un attentat et où sa vie est menacée par les talibans.

« La mort est une possibilité. Peut-être qu’on se noie. Si on se fait attraper par les gardes-côtes, on ignore de quelle façon ils peuvent nous traiter », dit-il, pragmatique. Il y a quelques semaines, une soixantaine de migrants se sont noyés dans l’est de la Turquie après que leur embarcation eut chaviré. À la frontière entre l’Iran et la Turquie, les morts non identifiés s’accumulent dans les cimetières. Plus d’un millier de migrants ont été abandonnés en mer par la Grèce depuis mars, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Avec angoisse, le regard d’Abdoul balaie le bord de mer, où des policiers en quête de sans-papiers font régulièrement des patrouilles. Le jeune homme se crispe dès qu’il aperçoit des uniformes. Abdoul accumule déjà plusieurs expériences traumatisantes avec les forces de l’ordre de divers pays. À la fin de l’année 2019, il a réussi à se rendre en Serbie par la route des Balkans. Dans ce pays, des policiers l’ont attrapé et violemment battu, au point de le laisser inconscient. Il s’est réveillé quelques heures plus tard avec des commotions cérébrales lui ayant donné des migraines et des étourdissements pendant des mois. Il a même partiellement perdu la vision d’un œil en raison des coups de bâton. Son âme semble s’être brisée, elle aussi, dans la forêt serbe. Depuis, il fait des cauchemars la nuit et tente de chasser des pensées suicidaires.

Après les coups en Serbie, Abdoul a été renvoyé en Macédoine, où les autorités lui ont ordonné de s’accrocher à un train de marchandises en direction de la Grèce. Or, ces trains sont dangereux : plusieurs migrants y ont déjà perdu la vie, comme des amis d’Abdoul. De nouveau appréhendé en Grèce, le jeune Afghan s’est fait dépouiller de toutes ses affaires personnelles — téléphone, vêtements et chaussures — et s’est vu forcé de traverser à pied la rivière Evros séparant la Turquie et la Grèce. Puis il a été brutalement repoussé pendant quelques jours vers le « no man’s land » entre les deux pays ; à cet endroit, un policier turc a même menacé de tirer, le fusil sur la tempe d’un ami. Il a ensuite dû marcher une soixantaine de kilomètres sans chaussures pour atteindre un village.

Alors que la pandémie de COVID-19 faisait des dizaines de milliers de morts dans le monde, Abdoul était brutalement repoussé de pays en pays, en violation avec la Convention relative au statut des réfugiés et la Convention européenne des droits de l’homme. Il n’a jamais été placé en sécurité. Pire, il a été mis en danger. Et malheureusement, il est loin d’être le seul.

Usage de la force et impunité

« Depuis le début de la pandémie, il y a une augmentation de la violence, de l’intensité des expulsions irrégulières, de l’humiliation et des comportements illégaux [des autorités] dans toute la région [Balkans et Méditerranée], observe Natalie Gruber, cofondatrice de l’organisme Josoor International Solidarity. Je crois que la pandémie est un catalyseur pour l’utilisation systématique de la violence par les policiers et les gardes-frontières ; ils agissent comme s’ils n’avaient plus de comptes à rendre et qu’ils pouvaient faire ce qu’ils veulent. »

Natalie Gruber énumère les exactions compilées au cours des derniers mois par le réseau Border Violence Monitoring Network. En Grèce, des gardes-frontières auraient menotté des groupes de migrants, avant de les forcer à traverser une rivière frontalière à la nage. Le pays aurait adopté une nouvelle loi permettant d’emprisonner des réfugiés jusqu’à 18 mois sans aucun chef accusation. En Croatie, des policiers auraient torturé et peint les têtes de demandeurs d’asile. En Roumanie, des policiers auraient capturé des migrants en Serbie pour les battre et leur voler leurs effets personnels, avant de les libérer de nouveau en Serbie.

« Les expulsions collectives violentes se poursuivent dans un silence croissant, spécialement avec une attention globale tournée vers la pandémie et les observateurs de droits de l’homme incapables d’être présents sur le terrain en raison des mesures sanitaires », observe le réseau Border Violence Monitoring Network dans un rapport publié en avril.

Un transit plus précaire

Pour entrer, il faut enjamber des dizaines de paires de souliers devant la porte. Malgré la chaleur, on laisse le rideau fermé afin de cacher l’intérieur de l’appartement aux passants. Le logement, situé au cœur du quartier Zeytinburnu à Istanbul, accueille une dizaine d’hommes afghans entre 18 et 35 ans. La plupart n’ont pas accès au statut de protection temporaire des réfugiés en Turquie. Les locataires reviennent d’un atelier de fabrication de vêtements, où ils travaillent plus de 12 heures par jour pour quelques dollars. Plusieurs d’entre eux se sont déjà fait voler plusieurs mois de salaire par d’anciens employeurs.

L’un des locataires, Ali*, ne travaille pas depuis qu’il a eu un accident de travail, il y a deux mois. Une machine lui a tranché le bout de deux doigts. Son patron a payé deux jours d’hospitalisation, puis a abandonné son employé à son sort. Incapable de payer pour ses soins, Ali est retourné chez lui. Le jeune Afghan déroule la bande de tissu qui enveloppe sa main blessée. Ses deux doigts sont noirs, dévorés par la gangrène ; ils devront être amputés.

« Comment puis-je continuer ainsi ? Cet accident est survenu, mais personne ne prête attention ni ne vient en aide », dit-il avec un air triste. Ali est arrivé en Turquie il y a moins d’un an après avoir fui les talibans, qui ont mis sa tête à prix pour avoir livré du pain aux soldats américains.

« La situation générale des réfugiés se détériore, que ce soit l’accès aux soins ou au logement, commente Natalie Gruber. Nous devons trouver des solutions durables à long terme autres que l’escalade [de la violence] et la fortification [des frontières], ajoute celle qui craint que la situation des réfugiés ne fasse qu’empirer au cours des prochains mois. »

Dans l’appartement de Zeytinburnu, les Afghans commencent à manger du riz parfumé, assis sur un drap étendu au sol. Tous veulent quitter la Turquie aussitôt que possible. Ils rêvent d’études, d’un travail, d’une vie digne, en sécurité. Comme Abdoul, ils tenteront leur chance pour traverser en Europe, malgré les risques sanitaires, les dangers et la violence.

* Les noms de ces personnes ont été modifiés pour protéger leur sécurité.

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