De nouveaux heurts au lendemain d’une élection tendue en Biélorussie

Des policiers anti-émeutes ont arrêté de façon musclée des manifestants présents à Minsk pour une deuxième soirée de suite, lundi, en réaction au scrutin controversé de dimanche.
Photo: Sergei Grits Associated Press Des policiers anti-émeutes ont arrêté de façon musclée des manifestants présents à Minsk pour une deuxième soirée de suite, lundi, en réaction au scrutin controversé de dimanche.

La police biélorusse a dispersé par la force lundi, pour la deuxième soirée de suite, des manifestations de protestation contre les résultats d’une présidentielle tendue, qui a abouti à un sixième mandat pour l’autoritaire chef d’État Alexandre Loukanchenko. Un manifestant a perdu la vie.

Selon la police biélorusse, l’homme mort lundi soir a été tué par l’engin explosif qu’il s’apprêtait à lancer sur les forces de l’ordre, et qui a explosé dans ses mains.

L’opposition conteste les résultats officiels, donnant M. Loukachenko vainqueur avec 80,08 % des voix, et estime le scrutin falsifié. Des milliers de ses partisans sont descendus dans la rue en ordre dispersé lundi soir, à plusieurs endroits de Minsk, la capitale, et dans d’autres villes de cette ex-république soviétique.

Scandant « Honte ! » et » Longue vie à la Biélorussie ! », ils ont fait face à un important dispositif policier. Un témoin interrogé par l’AFP et plusieurs médias russes et biélorusses ont fait état de l’utilisation de gaz lacrymogène, de tirs de balles en caoutchouc et de grenades assourdissantes par les forces de l’ordre.

La police a de son côté confirmé avoir procédé à des arrestations de manifestants, sans en donner le nombre, et assuré avoir « la situation sous contrôle ».

Dans la nuit, des barricades ont été érigées dans des rues centrales de Minsk, marquant une escalade des tensions, et plusieurs explosions se sont fait entendre.

« Préoccupation »

Pour sa part, la rivale principale de M. Loukachenko à cette élection, Svetlana Tikhanovskaïa, a décidé de ne pas prendre part aux protestations pour éviter des “provocations” et était injoignable dans la soirée, son équipe ne sachant pas où elle se trouvait, a affirmé à l’AFP sa porte-parole Anna Krassoulina.

Des manifestations spontanées émaillées de heurts avec les forces de l’ordre avaient déjà éclaté dimanche soir dès l’annonce des premiers résultats donnant gagnant Alexandre Loukachenko, ancien directeur de sovkhoze (ferme d’État soviétique) de 65 ans et au pouvoir depuis 1994.

Des milliers de protestataires avaient alors déjà essuyé des tirs de grenades assourdissantes et de balles en caoutchouc de la police, qui ont fait des dizaines de blessés. Plus de 3000 personnes ont été arrêtées dimanche soir et 21 dossiers criminels pour « troubles de masse » ont été ouverts.

«Le chef de la diplomatie de la Lituanie voisine, Linas Linkevicius, a exprimé sa « préoccupation » quant au sort de l’opposante. « J’ai essayé de la joindre pendant plusieurs heures, mais on ne sait pas où elle est depuis qu’elle s’est rendue à la Commission électorale », a-t-il assuré à l’AFP.

Un message sur Telegram a été publié dans la nuit de la part de Mme Tikhanovskaïa affirmant qu’elle allait bien, mais son entourage a exprimé des doutes sur son authenticité.

« Céder le pouvoir »

Tikhanovskaïa, une novice en politique de 37 ans, a émergé en quelques semaines comme une rivale inattendue face à Alexandre Loukachenko. Dénonçant le scrutin lundi matin, elle a enjoint au régime de « réfléchir à comment nous céder le pouvoir ».

« Je me considère comme vainqueure », a dit cette professeure d’anglais de formation, à qui la Commission électorale a attribué environ 10 % des suffrages. Elle a accusé le régime de « se maintenir par la force » après la répression des manifestations dans la nuit de dimanche à lundi.

À l’étranger, la Commission européenne, Paris, Berlin et Londres ont condamné la répression. Varsovie a demandé un sommet de l’Union européenne consacré au sujet. Washington s’est dit « grandement préoccupé » et a appelé Minsk à s’abstenir de faire usage de la force.

À l’inverse, les dirigeants russe et chinois, Vladimir Poutine et Xi Jinping, ont félicité le président Loukachenko. Ce dernier avait pourtant accusé Moscou de vouloir vassaliser son pays et de chercher à le déstabiliser.

Moscou a néanmoins dénoncé des interpellations de journalistes russes et réclamé la libération de 33 Russes présentés depuis fin juillet par Minsk comme des mercenaires travaillant avec l’opposition.

Le président biélorusse a qualifié les manifestants de « moutons » téléguidés depuis Londres, Varsovie et Prague, affirmant qu’il ne laissera pas le pays être « mis en pièces ».

En 2010 déjà, après la présidentielle, les manifestations d’opposition avaient été sévèrement réprimées.

Répression accrue

Pour Alexandre Baounov du centre Carnegie de Moscou, si les protestations continuent, « la répression va aussi se renforcer » et s’accompagner « de lourdes peines de prison ».

La campagne électorale a été marquée par une ferveur inédite pour Svetlana Tikhanovskaïa, qui a remplacé son mari, un vidéoblogueur en vue, dans la course à la présidence après son arrestation en mai.

Elle a appelé ses partisans à voter en masse en portant des bracelets blancs et en photographiant leurs bulletins de vote, pour rendre des fraudes plus difficiles. Et dimanche, de longues files d’attente se sont formées en conséquence devant de nombreux bureaux de vote.

Les autorités ont redoublé d’efforts en fin de campagne pour enrayer l’essor de l’opposante, arrêtant une dizaine de ses collaborateurs. Avant l’émergence de sa candidature, les principaux rivaux de M. Loukachenko avaient été écartés. Deux sont incarcérés.

La mobilisation autour de Mme Tikhanovskaïa s’est faite sur fond de difficultés économiques, aggravées par la réponse d’Alexandre Loukachenko à l’épidémie de coronavirus, qu’il a qualifiée de « psychose ».

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