Entente historique ou accord bancal?

On calcule que l’Allemagne, qui présidait le sommet, et surtout la France, qui en avait fait son cheval de bataille, ne pouvaient se permettre de quitter le sommet sur un constat d’échec.
Photo: John Thys Agence France-Presse On calcule que l’Allemagne, qui présidait le sommet, et surtout la France, qui en avait fait son cheval de bataille, ne pouvaient se permettre de quitter le sommet sur un constat d’échec.

Au terme du plus long sommet de l’histoire de l’Union européenne, quatre jours et quatre nuits de tractations ardues, les 27 sont donc parvenus à s’entendre sur un plan de relance de 750 milliards d’euros.

Mardi matin, à 5 h 16, les traits tirés par la fatigue, les représentants des pays membres de l’Union européenne ont finalement mis un terme à cet exercice inédit dans son histoire. Face à une crise sans précédent qui a fait 200 000 morts en Europe et surtout face à la menace d’une nouvelle crise de l’euro, les 27 ont annoncé que Bruxelles emprunterait 750 milliards d’euros (1170 milliards $CAN) sur les marchés afin d’aider les pays qui risquent de souffrir le plus de la crise.

Aussitôt, les partisans d’une Europe fédérale ont crié victoire, affirmant que l’Europe venait de connaître son « moment hamiltonien », du nom de ce secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton, qui fusionna les dettes accumulées par les États américains pendant la guerre d’indépendance et créa un véritable budget fédéral. Il n’est évidemment pas question de cela à Bruxelles, même si pour le coup les 27 vont s’endetter non plus individuellement, mais au nom de l’Union.

Ce n’est pas la première fois que Bruxelles contracte une dette, mais c’est la première fois qu’il le fait à un tel niveau, et surtout afin de distribuer ces montants aux pays ayant le plus souffert de la crise et non plus au prorata de leur contribution à l’Union. Puisque ces 750 milliards sont divisés en prêts (360 milliards) et en subventions (312 milliards), on calcule que l’Espagne recevra donc sur trois ans une soixantaine de milliards d’euros en subventions, l’Italie quelque 70 milliards et la France autour de 40 milliards.

Les plus europhiles ont aussitôt vu dans ce geste inédit l’embryon d’une « union de transferts », pourtant toujours rejetée par l’Allemagne. Cet enthousiasme a cependant été refroidi par les concessions qu’il a fallu consentir aux pays du Nord, opposés à toute péréquation.

Un accord à quel prix ?

Si le Frankfurter Allgemeine Zeitung évoque « la magie du projet européen », il déplore néanmoins « un compromis douloureux ». L’accord est peut-être « historique », mais il s’avère strictement limité dans le temps. En ce qui concerne les montants empruntés, le banquier d’affaires Philippe Villin n’hésite pas à parler de « gnognotte », en regard des besoins de la relance. Sans compter que personne ne sait encore comment ils seront remboursés.

Les plus europhiles tablent évidemment sur le fait que, d’ici là, l’Union européenne se sera dotée d’un véritable pouvoir de taxation, comme cette taxe sur les plastiques qui représente aujourd’hui la seule ressource propre de l’Union. On songe à une éventuelle taxe pour les géants du Web ou à une taxe carbone destinée à protéger les produits européens soumis à des règles environnementales rigoureuses. Mais rien de tout cela n’existe pour l’instant, ce qui laisse entrevoir des affrontements épiques en perspective. Chose certaine, en France, la presse a jugé qu’Emmanuel Macron s’était beaucoup avancé en affirmant sur TF1, sitôt revenu de Bruxelles, que « ce ne sont pas les Français qui paieront cette dette ».

De plus, cet accord a été obtenu en échange d’une diminution du budget européen au moment où le départ du Royaume-Uni laisse pourtant un trou de 70 milliards d’euros. Les réductions touchent des domaines aussi essentiels que le fonds de transition pour sortir du charbon (notamment en Pologne), ceux destinés à assurer la souveraineté sanitaire de l’Europe ou consacrés à la défense (pourtant déjà pratiquement inexistante). Même le programme Erasmus, qui favorise la circulation des étudiants, ne sera pas augmenté comme prévu.

Les motivations de l’Allemagne

On calcule que l’Allemagne, qui présidait le sommet, et surtout la France, qui en avait fait son cheval de bataille, ne pouvaient se permettre de quitter le sommet sur un constat d’échec. Les pays du Nord, opposés aux transferts, en ont donc profité pour exiger d’importantes contreparties. L’Allemagne, le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et l’Autriche ont arraché d’importantes réductions de leur contribution au prochain budget européen (2021-2027). Pour la seule petite Autriche, cela représente une économie de 565 millions d’euros.

Ces reculs n’empêchent pas un fervent partisan du fédéralisme européen comme l’ancien député centriste Jean-Louis Bourlanges de parler d’un accord historique. « Le mot n’est pas utilisé à tort, disait-il au Figaro, car l’accord qui vient d’être obtenu a révélé la détermination allemande, non pas seulement à préserver l’acquis européen, mais surtout à reprendre la marche en avant sur la voie d’une union sans cesse plus étroite. »

Les observateurs ne s’entendent pourtant pas sur ce qui a pu faire bouger l’Allemagne. Certains voient dans cet accord la contribution que souhaiterait laisser une chancelière en fin de mandat alors qu’elle préside probablement l’Union européenne pour la dernière fois. D’autres sont plus pragmatiques et ne voient dans ce geste qu’une tentative d’éviter un décrochage économique plus important qu’en 2009 et qui pourrait faire exploser l’euro.

Dans le mensuel Causeur, l’économiste Jean-Luc Gréau parle du « plan de la dernière chance pour sauver l’euro et l’Europe ». Comme en 2009, les Européens n’auraient guère sauvé que les meubles. Rares sont d’ailleurs ceux qui croient que l’aide européenne pourra faire mieux que ralentir l’écart qui se creuse depuis de nombreuses années entre les pays du Nord et du Sud. Un écart que les énormes plans de relance des pays du Nord, sans commune mesure avec ceux des pays du Sud, ne feront qu’accentuer.

Coopération ou fédéralisme ?

Pour l’économiste Élie Cohen, « l’enthousiasme des europhiles tient donc davantage à l’anticipation de dynamiques initiées à la faveur de la crise qu’à la matérialité des décisions prises. Bref, les lignes ont bougé, mais à ce stade notre modèle de résolution des crises n’est guère entamé. […] Plus qu’un “Hamiltonian moment”, c’est plutôt d’un “whatever it takes moment” qu’il s’agit ».

Dans une étude récente basée sur les enquêtes d’opinion réalisées dans neuf pays européens rassemblant les deux tiers de la population de l’UE, les politologues Ivan Krastev et Mark Leonard estimaient que, pour 63 % des répondants, la crise du coronavirus avait démontré la nécessité de renforcer la coopération européenne. Cependant, avertissent les auteurs, il serait faux d’en conclure que les nations européennes souhaitent pour autant un renforcement des institutions et du fédéralisme européens. Selon eux, se dessine plutôt une majorité en faveur d’« une Europe de nécessité »,plutôt que d’une « Europe de choix », puisque, disent-ils, son rôle consisterait « à renforcer plutôt qu’à affaiblir la souveraineté nationale ».