96 mètres d’histoire

Notre-Dame  de Paris  retrouvera  sa flèche de 96 mètres surmontée d’un coq en plomb. Elle a été imaginée en 1852 dans l’esprit  du Moyen Âge par le maître d’œuvre de sa restauration, l’inspecteur  général des  Monuments  historiques  Viollet-le-Duc.
Bertrand Guay Agence France-Presse Notre-Dame de Paris retrouvera sa flèche de 96 mètres surmontée d’un coq en plomb. Elle a été imaginée en 1852 dans l’esprit du Moyen Âge par le maître d’œuvre de sa restauration, l’inspecteur général des Monuments historiques Viollet-le-Duc.

Faut-il y voir un symbole ? La première annonce du nouveau gouvernement nommé la semaine dernière par Emmanuel Macron ne concernait ni le plan de relance économique ni l’épidémie de COVID-19. Elle concernait ce qui demeure probablement le symbole culturel le plus chargé de l’histoire en France : Notre-Dame de Paris. Il n’a fallu que quelques heures pour que la nouvelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, affirme que, quinze mois après l’incendie qui a ravagé la cathédrale, « un large consensus » existait pour reconstruire la flèche « à l’identique ».

Une décision soutenue à l’unanimité par les membres de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, qui souhaite « rétablir l’architecture de Viollet-le-Duc, […] dans le respect des matériaux d’origine ». Il est donc acquis que Notre-Dame de Paris retrouvera sa flèche de 96 mètres surmontée d’un coq en plomb imaginée en 1852 dans l’esprit du Moyen Âge par le maître d’œuvre de sa restauration, l’inspecteur général des Monuments historiques Viollet-le-Duc.

« Pschitt ! »

C’est ainsi que la « querelle des Anciens et des Modernes » a fait « pschitt ! ». Ceux qui se délectaient déjà des violentes polémiques à venir en auront été pour leurs frais. La semaine dernière, seuls quelques architectes ont dénoncé un choix qualifié de « populiste ». L’architecte dijonnais Paul Godart, qui avait proposé de construire une toiture en verre et une flèche en métal dorée, a évoqué sur France 3 « un non-sens » architectural qui« sera toujours considéré comme une vulgaire copie de la flèche existante ». Ces rares réactions ont pourtant été accueillies dans l’indifférence générale tant l’idée d’une flèche ultramoderne en verre, en métal ou lumineuse semble aujourd’hui datée, pour ne pas dire presque ringarde. Exit aussi les projets qui voulaient transformer le toit en serre géante, en terrasse panoramique ou en plancher vitré.

Les cyniques diront qu’il est arrivé à la proposition d’Emmanuel Macron sur Notre-Dame ce qui est arrivé à sa réforme des retraites aujourd’hui reportée aux calendes grecques. C’est en effet Emmanuel Macron lui-même qui, deux jours après l’incendie, avait annoncé que l’on reconstruirait Notre-Dame « plus belle encore ». C’est lui qui avait souhaité un « geste architectural contemporain » à l’image de la pyramide de verre commandée par François Mitterrand à Ieoh Ming Pei dans la cour du Louvre. L’ancien premier ministre Édouard Philippe avait aussitôt annoncé un concours international d’architecture destiné à déterminer s’il fallait doter la cathédrale « d’une nouvelle flèche adaptée aux techniques et aux enjeux de notre époque ».

Macron isolé

Que s’est-il donc passé pour qu’en quelques mois, le monde de l’architecture, soudain d’accord avec les politiques, tranche pour une reconstruction à l’identique ? Selon le Journal du Dimanche, depuis l’incendie, une chaude lutte a opposé l’architecte en chef des monuments historiques chargé de Notre-Dame, Philippe Villeneuve, au général Jean-Louis Georgelin nommé par Emmanuel Macron pour rebâtir Notre-Dame. En novembre, ce dernier avait même sommé l’architecte de « fermer sa gueule ». Car Villeneuve, qui veille sur ce bijou de l’art gothique depuis 2013, n’a eu de cesse de défendre une reconstruction à l’identique. C’est son mémoire de 3000 pages et sa présentation devant la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture qui l’ont finalement emporté. « Soit je restaure à l’identique et ça sera moi. Soit on fait une flèche contemporaine et ça sera un autre », avait-il tranché.

Dans son combat, Villeneuve a rallié plusieurs sommités de l’architecture contemporaine. En avril 2019, Jean Nouvel avait déclaré au Figaro que la flèche de Viollet-le-Duc faisait « partie des choses intangibles de la cathédrale ». Même opinion pour Jean-Michel Wilmotte, qui évoquait « la puissance de la flèche de 96 mètres de hauteur qui émerge du transept et dialogue avec les deux tours nord et sud ».

En avril, Le Figaro publiait une tribune signée par 1188 spécialistes du patrimoine appelant Emmanuel Macron à la « prudence ». Un message confirmé par tous les sondages. Depuis, on ne compte plus les pétitions sur Internet. « Je pense qu’on va revenir sur cette folle idée d’un geste architectural », affirmait sur RTL Stéphane Bern, le Monsieur Patrimoine du président et un proche de son épouse, Brigitte Macron. Selon le quotidien La Croix, les trois fondations collectant des fonds pour la restauration auraient fait savoir qu’elles ne voulaient pas que leur argent serve à financer un projet que personne ne connaît.

« Emmanuel Macron a changé d’avis car il n’avait pas le choix, écrit l’éditorialiste du Monde. Sur son projet de concours pour la flèche, il était seul contre tous ou presque. » Selon l’historien Jean-Michel Leniaud, président de l’Association des amis de Notre-Dame, « Notre-Dame est un symbole et étymologiquement, cela signifie ce qui rassemble. On ne peut pas faire quelque chose de clivant sur un symbole ».

Quelle modernité ?

D’ailleurs, le président avait-il le choix s’il souhaitait respecter l’échéance qu’il a lui-même fixée d’une réouverture au culte en 2024, année des Jeux olympiques ? Seule la question des matériaux pourrait encore faire débat. Le bois pour la charpente semble acquis. En 1240, elle avait nécessité environ 1000 chênes. Seules les 460 tonnes de plomb qui seront nécessaires pour recouvrir le toit et la flèche pourraient toujours faire débat. Surtout depuis que l’Association des familles des victimes de saturnisme a dénoncé un choix « inconscient sur le plan sanitaire ». Selon plusieurs, le plomb serait cependant incontournable afin de restaurer les tons chauds et chatoyants de la toiture.

En attendant, le bâtiment n’est toujours pas entièrement sécurisé. Outre la fin du démontage des structures qui entourent la flèche, il reste à achever de vérifier chaque pierre afin de remplacer celles qui ont été abîmées. La reconstruction ne commencera donc pas avant l’an prochain. L’an dernier, à la Cité de l’architecture, une exposition avait illustré l’étonnante actualité de Viollet-le-Duc. Au bout du compte, il se pourrait que la modernité du XIXe siècle l’ait emporté sur celle du XXIe.

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