Les leçons de la Suède

Selon les estimations gouvernementales, 40% de la population sera immunisée contre la COVID-19 d’ici juin dans la ville de Stockholm, épicentre de l’épidémie.
Photo: Anders Wiklund Associated Press Selon les estimations gouvernementales, 40% de la population sera immunisée contre la COVID-19 d’ici juin dans la ville de Stockholm, épicentre de l’épidémie.

La Suède, qui a refusé de se confiner totalement pour freiner la COVID-19, a-t-elle fait le bon choix ? Quoi qu’en disent les autorités, la population est encore loin de l’immunité collective, selon une récente étude inquiétante de la Santé publique. Analyse d’un modèle controversé.

La Suède est un cas à part. Le royaume scandinave ne s’est jamais mis sur pause, contrairement à la plupart des autres États du globe — dont le Québec. Les écoles primaires et secondaires sont restées ouvertes. Idem pour la vaste majorité des restaurants et des commerces.

Les autorités ont plutôt appelé les citoyens à collaborer. En plus des consignes usuelles comme maintenir une distance physique de deux mètres, elles recommandent le télétravail et d’éviter les rassemblements de plus de 50 personnes. Dans les rues, peu de gens portent un couvre-visage.

Et ces jours-ci, pas question de faire marche arrière alors que le déconfinement est bel et bien amorcé en Europe et en Amérique du Nord. Cette lutte contre le virus est « un marathon », soutient le premier ministre suédois, Stefan Löfven.

En clair, le pays prône des mesures jugées viables à long terme, car le virus n’est pas près de disparaître. « Il va y avoir une deuxième vague et la Suède va avoir un niveau d’immunité élevé pour y faire face », a déjà fait valoir l’épidémiologue en chef du gouvernement, Anders Tegnell. Selon lui, 40 % des habitants de Stockholm (épicentre de l’épidémie) seront immunisés contre la maladie d’ici juin.

Or, fin avril, seulement 7,3 % d’entre eux avaient développé des anticorps contre la COVID-19, selon une étude de la Folkhälsomyndigheten, l'agence de santé publique suédoise. Ce chiffre est « un peu plus bas » que prévu, a reconnu M. Tegnell, rappelant que le coup de sonde remonte au mois dernier. On avoisine probablement les 20 % aujourd'hui, a-t-il avancé.

Le résultat inquiète toutefois la présidente de la Swedish Medical Association, Heidi Stensmyren, en entrevue au Devoir. « Tout le monde s’attendait à ce que ce soit plus élevé », estime celle qui participera vendredi à un symposium virtuel organisé par la Fédération des médecins spécialistes du Québec.

Pari risqué

Les autorités suédoises nient vouloir tendre vers l’immunité de masse, mais en parlent de plus en plus. « La stratégie n’est pas claire », laisse tomber la Dre Stensmyren. Elle-même émet des doutes sur ce principe n’offrant encore aucune garantie. « Pour y arriver, vous avez besoin d’un gros volume de gens, ce qui n’est pas le cas en Suède » qui compte une population étendue de 10 millions d’habitants, dit-elle.

Pour atteindre l’immunité collective, la majorité de la population (70 à 90 %) doit être immunisée contre la maladie, soit parce qu’elle a été infectée avant de se rétablir, soit parce qu’elle a été vaccinée. Mais pour l’heure, on ne sait pas à quel point une personne ayant contracté la COVID-19 est protégée à long terme, rappelle la Dre Stensmyren.

Celle-ci estime néanmoins que la décision du gouvernement de ne pas mettre le pays sur pause était la bonne. Le coût social et financier de fermer les écoles, par exemple, aurait été trop élevé, juge-t-elle : sur les parents, devant concilier le télétravail et la scolarisation à la maison, et sur les enfants, freinés dans leur apprentissage. Sans oublier les enjeux de santé mentale.

Une situation que vivent déjà de nombreux parents québécois, avec le retour en classe reporté à l’automne pour les écoles du Grand Montréal.

« Ce n’est pas juste une question de lutter contre le coronavirus. Il faut prendre en compte la santé de la population et de l’économie. Si on doit apprendre à vivre avec la maladie, on doit garder en vie les secteurs importants de la société, comme les écoles », plaide la médecin.

Jeudi, la Suède exposait un bilan de 38 morts causés par le nouveau coronavirus par 100 000 habitants. Il est nettement plus élevé que le décompte de ses proches voisins, la Finlande et la Norvège. Mais c’est 7 de moins que le Québec (45 personnes), où le gouvernement a pourtant opté pour un confinement strict.

Angle mort

Il faut dire qu’en Suède, si le gouvernement formule une recommandation — celle de limiter les déplacements non essentiels, par exemple —, elle est scrupuleusement suivie par la population. « Dans d’autres pays, vous avez besoin de dire que c’est interdit pour avoir le même effet », indique la Dre Heidi Stensmyren.

Mais tant au Québec qu’en Suède, le virus a fait des ravages chez les personnes âgées. La moitié des quelque 3870 décès sont survenus dans des maisons de soins pour aînés, sortes de CHLSD. La stratégie du pays à l’égard de ces endroits a été « complètement insuffisante », a tranché Annika Lande, ex-épidémiologue en chef du gouvernement suédois dans les pages du quotidien Dagens Nyheter. « Les problèmes ont été sous-estimés. »

Le gouvernement « a failli » à protéger les maisons de soins et sa clientèle vulnérable, abonde Heidi Stensmyren. Celui-ci a tardé avant d’isoler les aînés et y interdire les visites, déplore-t-elle. Le personnel, mal informé, a également été confronté à un manque d’équipement de protection, accélérant la propagation du virus.

Le gouvernement « n’a pas réalisé » que le télétravail n’était pas à la portée de tous, ajoute la médecin spécialiste. Il aurait dû aider financièrement ceux qui ne pouvaient pas travailler à distance ou qui devaient arrêter le travail en raison de symptômes, comme les employés des établissements pour aînés.

« On aurait dû tester plus tôt, et davantage », renchérit celle qui estime que la cadence de dépistage ne suffit pas encore. Les autorités se sont fixé le mois dernier un objectif de 100 000 tests par semaine, mais le plan connaît des « ratés ».

Cela dit, la Suède dispose toujours d’une marge de manœuvre dans ses hôpitaux. Des lits y sont disponibles et l’équipement de protection, en quantité suffisante. Cela ne s’est toutefois pas fait sans heurts. Des chirurgies ont été reportées et le personnel soignant, comme au Québec, travaille sans relâche.

« Aucun pays n’a eu la solution parfaite, résume au bout du fil Heidi Stensmyren. Et nous devons rester humbles : on ne connaît pas encore toutes les conséquences de ce virus. »

À voir en vidéo