La France était prête pour l’école à distance avant même le confinement

Le système d’éducation français était prêt à faire l’école à distance en cas de confinement ou de catastrophe bien avant la pandémie.
Photo: Franck Fife Agence France-Presse Le système d’éducation français était prêt à faire l’école à distance en cas de confinement ou de catastrophe bien avant la pandémie.

Lorsque, le 12 mars dernier, le président français annonça la fermeture des écoles, la France comptait parmi les pays les moins bien préparés à l’épidémie de COVID-19. Partout, les tests et les masques manquaient. Avec trois fois moins de lits de réanimation que l’Allemagne, le système hospitalier fut rapidement au bord de l’implosion. Pourtant, dès la semaine suivante, l’immense majorité des élèves du primaire et du secondaire étaient contactés par leurs professeurs qui leur proposaient des leçons et des travaux en ligne ainsi que des classes virtuelles. Selon le ministère, à peine 5 % des élèves n’auraient pas répondu à l’appel.

Cette réussite est largement due à des réseaux numériques locaux, comme Paris Classe numérique en Île-de-France, mais aussi aux ressources du Centre national d’enseignement à distance (CNED). Cet organisme qui fait partie intégrante de l’Éducation nationale propose depuis 80 ans un enseignement de la maternelle à l’université couvrant l’ensemble des programmes. Depuis deux mois, le CNED a fourni des cours et des documents pédagogiques à 2,7 millions de familles. Plus de la moitié du corps enseignant (483 000) a fait appel à ses ressources et à ses classes virtuelles. Ce qui fait certainement du CNED le plus important service d’enseignement à distance de la Francophonie.

Ma classe à la maison

« Nous n’avons jamais eu une telle demande, dit son directeur général, Michel Reverchon-Billot. Cela faisait plusieurs années que nous songions à créer des plateformes permettant de prendre le relais en cas de fermeture des écoles, comme lors de l’ouragan Irma en 2017. »

L’épidémie de COVID aura été le déclencheur. Dès le mois de janvier, les Français confinés en Chine et au Vietnam ont réclamé un service d’urgence. Alors que le ministère de la Santé somnolait encore, le CNED créait les trois plateformes de Ma classe à la maison (primaire, secondaire, lycée) en puisant dans sa gigantesque banque pédagogique. C’est pourquoi, « lorsque la France a décrété le confinement, ce contenu a pu être mis en ligne en 24 heures », explique Michel Reverchon-Billot. La première semaine du confinement, malgré quelques lenteurs au début, le CNED enregistra plus d’un million d’inscriptions !

 

Deux mois plus tard, ces plateformes ont atteint un pic de fréquentation de 3 millions d’utilisateurs en une journée. Chacune propose trois ou quatre heures quotidiennes de contenu pédagogique par niveau composé de leçons et d’exercices, ainsi qu’une classe virtuelle où les professeurs peuvent interagir avec leurs élèves. Les utilisateurs peuvent aussi accéder à plus de 600 capsules vidéo qui expliquent par exemple le théorème de Pythagore ou l’accord du participe passé.

Depuis… 1939

Tout cela a été possible parce que le CNED est une structure permanente offrant sur une base régulière un enseignement à distance à 80 000 élèves et 100 000 adultes. Le service fut créé en 1939 pour remédier à la désorganisation des écoles en temps de guerre. À la Libération, il sera réorienté vers les enfants malades ou handicapés. Les familles en déplacement à l’étranger sont nombreuses à y faire appel. Comme les jeunes sportifs ou artistes professionnels. Sans oublier 15 000 « gens du voyage », dont de nombreux enfants roms et de forains.

Le réseau des écoles françaises à l’étranger, notamment en Afrique, utilise aussi les services du CNED. Le collège Stanislas à Québec s’en sert par exemple pour les cours d’allemand. Au Canada, 422 élèves sont inscrits au CNED, pour la plupart des enfants d’expatriés français.

C’est ainsi que, lorsqu’il était au Lac-Saint-Jean, Clément a fait sa deuxième année du primaire. Maintenant que sa famille est au Portugal, il suit des cours complémentaires (français, mathématiques, histoire-géographie) tout en fréquentant l’école portugaise. Ce qui lui permettra de réintégrer son niveau scolaire dès que la famille reviendra en France.

Cela faisait plusieurs années que nous songions à créer des plateformes permettant de prendre le relais en cas de fermeture des écoles, comme lors de l’ouragan Irma en 2017

Sa mère, Anne-Sophie Starck, se dit extrêmement satisfaite. « Le niveau du CNED est un très bon niveau scolaire, dit-elle. J’ai été étonnée de voir les poésies qu’il devait apprendre en CM2 [5e année] sur des textes de Victor Hugo. » Même satisfaction pour Darine Kassas, dont les parents russe et libanais sont revenus d’Arabie saoudite en septembre, trop tard pour les inscriptions à Montréal, et qui a dû terminer son lycée (cégep) avec le CNED. Chaque élève est suivi par l’un des 1200 professeurs du CNED, des enseignants qui ont souvent eu des problèmes de santé et ne peuvent plus faire la classe. Laurent et Darine reçoivent chaque semaine leurs devoirs corrigés, incluant les commentaires du professeur. Ils peuvent voir leurs cours sur Internet et discuter avec les autres élèves de la classe.

Enseignement complémentaire

« Jamais je n’aurais pensé qu’il y aurait un jour un tel engouement pour la formation à distance », dit Michel Reverchon-Billot. Pourtant, en 2013, le CNED avait été éreinté par un rapport de la Cour des comptes, le vérificateur général français. Les inscriptions étaient alors en chute libre. La Cour jugeait que le CNED était en train de rater la révolution numérique. On avait même envisagé sa suppression. « Depuis, nous avons basculé dans le numérique, dit Michel Reverchon-Billot. Dans les années 1980, on a cru qu’il suffisait d’enregistrer un professeur donnant son cours. Aujourd’hui, on sait qu’il faut absolument un accompagnement. Toute la difficulté justement est de s’assurer que l’élève nous suit, qu’il est bien là à écouter et non pas sur Snapchat à faire autre chose. »

Récemment, le pédagogue Philippe Mérieux estimait que « ce qui est possible de manière exceptionnelle avec des enfants malades ou éloignés dans le cadre du CNED […] n’est pas possible pour tous. C’est en particulier très difficile pour ceux qui ne sont pas vraiment motivés par l’école ». L’enseignement en ligne est important, dit Michel Reverchon-Billot, mais « il sera toujours complémentaire. Il ne remplacera jamais le contact avec un professeur ».

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