Élection présidentielle fantôme en Pologne

Un manifestant portait un masque sur lequel on pouvait lire «Au secours!» («Pomocy!», en polonais), samedi à Varsovie.
Photo: Czarek Sokolowski Associated Press Un manifestant portait un masque sur lequel on pouvait lire «Au secours!» («Pomocy!», en polonais), samedi à Varsovie.

Les Polonais devaient élire leur président dimanche, mais les bureaux de vote n’ont pas ouvert, personne n’a pu voter, et l’élection, ni officiellement annulée ni ajournée, devrait entrer dans l’histoire comme un rare cas de scrutin fantôme.

Une nouvelle date pour l’élection présidentielle polonaise sera fixée d’ici deux semaines au plus tard, a annoncé dimanche la Commission électorale nationale, ayant constaté officiellement que le vote prévu ce jour n’avait pas eu lieu.

En fin de journée, la Commission électorale nationale a rendu publique une résolution déclarant qu’il « n’a pas été possible de voter pour les candidats » à la magistrature suprême et que, par conséquent, la présidente de la Chambre basse aurait 14 jours pour fixer une nouvelle date du scrutin. L’élection devra se tenir dans un délai maximal de 60 jours à partir de sa décision.

« On a aujourd’hui le jour d’élection sans élection », a résumé sur sa page Facebook un député social-démocrate (SLD), Tomasz Trela, après avoir organisé un happening devant une école fermée habituellement convertie en bureau de vote à Lodz. « Le bureau de vote est fermé, ce qui veut dire que quelqu’un a annulé l’élection. Mais on ne sait pas qui l’a fait et sur quoi il s’est fondé », a-t-il dit aux journalistes.

Le mouvement des Citoyens de la République polonaise (Obywatele RP) a pour sa part organisé une manifestation à Varsovie pour demander une réforme fondamentale de l’État.

« L’État est incapable de tenir l’élection prévue pour aujourd’hui. Ou le scrutin, ou autre chose, appelez comme vous voulez cette comédie qu’ils nous ont préparée », a dit l’un des chefs du mouvement, Pawel Kasprzak, aux journalistes.

Un autre homme politique de gauche, Krzysztof Gawkowski, a invité l’ensemble des partis politiques à une table ronde « pour trouver le moyen de tenir une élection juste et honnête ». La plupart des formations d’opposition ont rapidement accepté de se rencontrer mercredi, mais le parti conservateur au pouvoir, Droit et Justice (PiS), a fait savoir qu’il n’y participerait pas, a rapporté l’agence PAP.

« Dans les vapeurs de l’absurde »

La solution de la Commission électorale, a expliqué aux journalistes son président, Sylwester Marciniak, permet de ne pas demander à la Cour suprême de constater l’invalidité de l’élection.

Le PiS avait envisagé mercredi cette étape formelle à la Cour suprême et en avait même prédit l’issue.

« Nous plongeons dans les vapeurs de l’absurde », avait dit le politologue Stanislaw Mocek, recteur de l’université Collegium Civitas. « Cela sonne comme un ordre donné à la Cour. » Depuis, de nombreux experts constitutionnalistes ont émis des doutes sur la compétence de la Cour suprême à rendre une telle décision.

L’incertitude actuelle résulte d’un faisceau d’intérêts opposés et de décisions controversées. Face au risque élevé de contamination au nouveau coronavirus dans les bureaux de vote, le PiS a voté une loi imposant l’élection par correspondance. Mais ce texte, critiqué par le constitutionnaliste et rejeté par l’opposition au Sénat, est arrivé trop tard pour permettre d’organiser le scrutin.

En même temps, le PiS a refusé un ajournement, réclamé par l’opposition, dont les candidats n’ont pu faire campagne, et souhaité par trois Polonais sur quatre selon des sondages.

Aux termes de la Constitution, pour ajourner la présidentielle il faudrait proclamer l’état de catastrophe naturelle. Officiellement, le PiS a estimé que la situation sanitaire ne l’exigeait pas. Officieusement, il a laissé entendre que des multinationales présentes en Pologne pourraient demander d’immenses dommages et intérêts, que l’État aurait du mal à payer.

Mais pour l’opposition et de nombreux commentateurs, il y avait une autre raison : le parti conservateur voulait assurer sans attendre la victoire du président sortant Andrzej Duda, issu de ses rangs.

M. Duda, en tête des sondages, aurait pu être réélu dès le premier tour. Mais ses chances de l’emporter risquent de faiblir à terme, lorsque l’incidence économique de la pandémie se fera sentir dans les entreprises et les ménages, et que le chômage montera.

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