Le retour d’Angela Merkel

La pandémie a redonné à la chancelière allemande une popularité qu’on ne lui avait pas connue depuis longtemps.<br />
 
Photo: Kay Nietfeld Agence France-Presse La pandémie a redonné à la chancelière allemande une popularité qu’on ne lui avait pas connue depuis longtemps.
 

Le 25 avril, un rendez-vous incontournable était inscrit dans l’agenda politique allemand. C’est ce jour-là que les démocrates chrétiens de la CDU devaient élire leur chef. Un congrès devait désigner celui qui allait briguer la succession d’Angela Merkel aux élections législatives de l’automne 2021 et prendre la direction du parti après la démission-surprise d’Annegret Kramp-Karrenbauer. Au moment de souligner les vingt ans de la chancelière à la tête de la CDU, dont 15 ans au pouvoir, l’ambiance était plutôt morose.

C’était compter sans l’épidémie. Celle-ci n’a pas fait que reporter cette élection, elle est en train de rebrasser complètement les cartes politiques allemandes, à commencer par le retour en grâce de la chancelière sortante. Comme les inondations de 2002, qui avaient soudainement redoré le blason de l’ancien chancelier Gerhard Schröder, le coronavirus semble avoir redonné à la chancelière une popularité qu’on ne lui avait pas connue depuis la crise des migrants et son élection bancale en 2017.

Une image rassurante

Épidémie oblige, la chancelière, qui fuyait généralement ce genre d’apparition, s’est retrouvée régulièrement sur les plateaux de télévision. Les Allemands en quête de signaux rassurants ont alors pu apprécier le calme et la pondération de cette ancienne physicienne parfaitement à l’aise avec les données scientifiques. La grande popularité du virologue Christian Drosten — le Horacio Arruda allemand —, qu’elle a régulièrement consulté, a probablement aussi rejailli sur elle.

« Mutter [mère] Merkel », ainsi que les Allemands l’appellent, a de plus bénéficié de l’excellente performance de l’Allemagne dans cette épidémie. Avec 28 000 lits de réanimation (contre 10 000 en France) et une excellente capacité industrielle de production de tests, le pays compte avec Taïwan, la Corée du sud et le Portugal parmi ceux qui s’en sont le mieux sortis. Contrairement au président français, Emmanuel Macron, qui semblait « s’adresser à des enfants », Angela Merkel s’est adressée « à la raison des citoyens », expliquait récemment sur le site Mediapart l’historien de la Sorbonne Johann Chapoutot.

Avec pour résultat que la chancelière est approuvée par 80 % de la population. Même la CDU-CSU, dont la popularité avait atteint un plancher de 32 % en 2017, flotte aujourd’hui autour de 40 %. Ce nouveau paysage politique est peut-être temporaire, mais il annonce pour la chancelière une sortie de scène nettement plus radieuse que celle à laquelle on s’attendait. Plus fondamentalement, il est aussi en train de redessiner complètement la course à la succession.

Une campagne en trompe-l’œil

Car malgré le confinement, celle-ci ne s’est jamais arrêtée. Alors que l’Allemagne a rouvert ses petits commerces et s’apprête à faire de même avec ses parcs et ses musées, officiellement, trois candidats briguent toujours la succession d’Angela Merkel. Le favori avant l’épidémie était son vieux rival Friedrich Merz. Libéral en économie mais conservateur sur le plan social, celui qui a quitté le Bundestag en 2009 pour se lancer dans les affaires apparaissait jusqu’à tout récemment comme le mieux en mesure de combattre l’influence grandissante du parti d’extrême droite, l’AfD. Un parti dont la popularité est cependant en baisse en ces temps d’épidémie.

Sans poste électif, contrairement à ses adversaires, Merz est privé depuis deux mois d’une véritable tribune médiatique. C’est un peu aussi le sort du président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag, Norbert Röttgen, à qui l’on doit la sortie de l’Allemagne du nucléaire en 2011 alors qu’il était ministre de l’Environnement.

Par contre, depuis le début de l’épidémie, le troisième candidat, Armin Laschet, est sur toutes les tribunes. Le ministre-président de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie n’a pas ménagé ses critiques de la politique de confinement décrétée par Merkel, en questionnant notamment l’influence du virologue Christian Drosten. Mais, en ces temps d’union nationale, la critique n’est pas toujours bienvenue. Son intervention a été jugée « déplacée pour un candidat potentiel à la chancellerie » par le grand quotidien de Cologne Stadt-Anzeiger.

Partisan d’un déconfinement rapide, Laschet pourrait en effet payer le prix fort si jamais l’épidémie connaissait un rebond en Allemagne, comme on l’a craint cette semaine. La récente popularité de son allié, avec qui il s’était présenté en tandem en janvier dernier, le ministre de la Santé, Jens Spahn, pourrait aussi lui faire de l’ombre. À Berlin, on fait déjà des conjectures sur un renversement des rôles.

Le « Kaiser du corona »

Mais la grande surprise est venue de Bavière. Car la nouvelle étoile montante de la politique allemande est depuis peu le ministre-président de Bavière et patron de la CSU, Markus Söder. Même s’il n’est pas encore officiellement candidat, celui que la presse surnomme le « Kaiser du corona » jouit dorénavant d’une popularité qui égale celle d’Angela Merkel.

Il se produit probablement avec Söder ce qui s’est produit aux États-Unis avec le gouverneur démocrate de l’État de New York, Andrew Cuomo. Ministre-président du land le plus touché par l’épidémie, ce géant de 1,94 mètre a été le premier à décréter la fermeture des écoles, dès le 13 mars, et l’« état de catastrophe » quelques jours plus tard. Une manière aussi de réaffirmer, par là, la vieille tradition d’autonomie de la Bavière face à Berlin.

Mais rien ne presse pour Markus Söder, du moins en apparence. « Cette question n’a pas d’importance du tout, dit-il. Nous avons une chancelière forte, qui soutient beaucoup la Bavière. Ma place est, et reste en Bavière. Les seuls chiffres qui m’intéressent au quotidien sont ceux des infections au coronavirus. »

Ces déclarations peinent pourtant à convaincre. Si Söder devait être candidat à la chancellerie, ce serait la troisième fois seulement, depuis la guerre, qu’un dirigeant de la CSU, l’allié bavarois de la CDU, se hisserait à ce niveau. En 1980, Helmut Kohl avait laissé la place à Franz Josef Strauss qui fut battu par Helmut Schmidt. En 2002, la tentative malheureuse d’Edmund Stoiber entraîna l’élection de Gerhard Schröder.

L’élection à la chancellerie d’un président de la CSU serait donc une première en Allemagne. Élu en Bavière sur le thème « Être moderne et rester bavarois », Söder sait aussi bien se faire l’ami des écologistes que manier le bâton contre l’immigration illégale. En attendant, le ministre-président de Bavière pose à l’aéroport de Munich à côté d’un avion transportant huit millions de masques venus de Chine. Cette épidémie n’a pas fini de chambouler la politique.

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