L’exception portugaise

Avec à peine un peu plus de 700 morts de la COVID-19, le Portugal enregistre à peu près autant de décès depuis le début de la crise que l’Espagne en vingt-quatre heures à peine. 
Photo: Patricia De Melo Moreira Agence France-Presse Avec à peine un peu plus de 700 morts de la COVID-19, le Portugal enregistre à peu près autant de décès depuis le début de la crise que l’Espagne en vingt-quatre heures à peine. 

Y aurait-il un avantage à vivre loin des grands centres ? Avec à peine un peu plus de 700 morts de la COVID-19, le Portugal enregistre à peu près autant de décès depuis le début de la crise que l’Espagne en vingt-quatre heures à peine au plus fort de la pandémie. Pendant que son voisin ibérique est, après l’Italie, le deuxième pays européen parmi les plus touchés, le Portugal fait figure de havre de paix. Et cela, malgré sa frontière de 1200 kilomètres avec l’Espagne.

Et pourtant, « ce n’est pas parce que le pays est le mieux doté en infrastructures hospitalières », explique Yves Léonard, spécialiste de l’histoire contemporaine du Portugal à Science Po. Au contraire, le Portugal fait partie des pays européens qui ont un des plus faibles ratios de lits en soins intensifs. Avec une population presque cinq fois moindre que celle de l’Espagne, il enregistre néanmoins dix fois moins de victimes. Si bien que, contrairement à ce qui s’est produit en l’Italie, en Espagne et en France, le nombre de patients hospitalisés a commencé à baisser bien avant d’atteindre les limites de l’accueil en soins intensifs.

Pour Yves Léonard, à la position géographique avantageuse de ce pays de 10,5 millions d’habitants, il faut ajouter un détail anodin, mais qui compte. Le fait que les deux grandes équipes de soccer, le Benfica Lisbonne et le FC Porto, ont été éliminées de la huitième de finale des championnats de la Ligue des champions. En février, il n’y a donc pas eu de match réunissant plus de 50 000 personnes, comme à Milan et à Lyon, qui sont vite devenus d’importants foyers de contamination.

Une réaction rapide

Mais cela n’explique probablement pas tout, dit Léonard. « Le pays a su profiter de sa position périphérique pour agir rapidement et anticiper les conséquences dramatiques de l’épidémie. Le pays a réagi dès l’apparition des deux premiers cas, le 2 mars. Le premier venait d’Espagne et le second d’Italie. » Le 13 mars, le Portugal a immédiatement bloqué sa seule frontière alors qu’au même moment, celles de la France avec l’Espagne et l’Italie demeuraient grandes ouvertes. Le même jour, le gouvernement fermait les écoles. C’était trois jours avant la France, qui était pourtant déjà très touchée puisque son premier cas remontait au 24 janvier.

« Je crois que les Portugais ont rapidement pris conscience que leur système hospitalier ne résisterait pas à cette épidémie et qu’il ne fallait surtout pas perdre de temps », dit Yves Léonard. L’historien souligne d’ailleurs combien le pays et son système hospitalier ont souffert des restrictions budgétaires imposées pendant la crise de l’euro, en 2010. En trois ans, les dépenses en santé sont passées de 1000 à 850 euros par habitant.

Le pays a su profiter de sa position périphérique pour agir rapidement et anticiper les conséquences dramatiques de l’épidémie

 

Toute négligence aurait donc été dramatique. Avec à peine une trentaine de lits de réanimation (et 120 en cas d’urgence), le plus grand hôpital du Portugal, celui de Santa Maria à Lisbonne, n’aurait probablement pas pu encaisser le choc. Pour éviter le développement de foyers de contamination dans ces populations, le gouvernement a décrété que les étrangers en attente d’autorisation de séjour seraient pris en charge gratuitement pendant la durée de l’épidémie.

Le président portugais, Marcelo Rebelo de Sousa, a annoncé cette semaine que le pays lèverait progressivement le confinement et l’état d’urgence à partir du 2 mai. Il sera donc avec l’Allemagne parmi les premiers pays européens à permettre le déconfinement, derrière l’Autriche, le Danemark et la République tchèque. Pourtant, les écoles maternelles et primaires ne rouvriront pas avant septembre. Les collèges et les lycées ne reprendront que partiellement, et l’enseignement continuera à se faire à distance pour la majorité des élèves jusqu’à la fin de l’année scolaire. « Pour faire des pas vers un retour progressif à la normale en mai, il faut s’en donner les moyens en avril », a cependant averti le président.

Une reprise difficile

« Le Portugal avance au jour le jour, dit Yves Léonard. Le premier ministre, António Luis Santos da Costa, mise surtout sur la confiance. » Il le fallait pour décréter l’état d’urgence, le 17 mars, à l’unanimité du Parlement moins quelques abstentions. Un sujet plus que délicat dans un pays qui a connu la dictature jusqu’au milieu des années 1970.

À Pâques, 159 personnalités ont signé une lettre affirmant qu’il n’était « pas possible de suspendre l’activité économique jusqu’à la suppression de tout risque de contagion » et demandé la généralisation du dépistage et du port des masques, toujours réservés aux professionnels. Mais la reprise ne sera pas facile, dit Léonard. Les exportations, très importantes dans l’économie portugaise, risquent de ne pas reprendre comme avant. Mais surtout, le tourisme, qui représente 15 % du PIB portugais, devrait demeurer en panne pendant de longs mois. D’ailleurs, le gouvernement a annoncé qu’il n’exclut pas une nationalisation de la compagnie aérienne nationale, TAP Air Portugal.

Samedi prochain, les Portugais ne se réuniront pas pour célébrer l’anniversaire de la Révolution des œillets, comme ils le font traditionnellement tous les 25 avril. Ce jour-là, ils se contenteront d’entonner à leur fenêtre Grândola, Vila Morena, la chanson emblématique du Mouvement des forces armées, qui ouvrit la porte à la démocratie. Peut-être aussi pour remercier leurs dirigeants de leur avoir épargné le pire.