Le chantier de la cathédrale Notre-Dame paralysé

Un an jour pour jour après l’incendie, tout est au point mort.
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse  Un an jour pour jour après l’incendie, tout est au point mort.

Vendredi saint, pour la première fois depuis un an, la musique a résonné dans l’abside de Notre-Dame. Malgré l’incendie, le violoniste Renaud Capuçon a interprété des sonates de Bach et la mélodie d’Orphée de Gluck au moment où l’archevêque de Paris, Michel Aupetit, célébrait devant les murs nus de la cathédrale une cérémonie à huis clos. Même pendant les deux guerres mondiales, la cathédrale de Paris n’avait pas interrompu ses activités à ce point.

Un an jour pour jour après l’incendie, tout est au point mort, explique l’écrivain Benoît Duteurtre qui habite à deux pas de la cathédrale, dans la petite rue d’Arcole qui relie Notre-Dame à la mairie de Paris. « Je n’ai jamais vu le quartier ainsi, dit-il. Avec la disparition des touristes, les rues ont retrouvé un calme qu’on ne connaissait pas. Je suis partagé entre la solidarité avec les commerçants qui souffrent évidemment et le plaisir de voir les canards s’envoler sur la Seine débarrassée de l’industrie touristique qui a transformé mon quartier en un véritable bazar. »

Le président Emmanuel Macron eut beau annoncer une reconstruction au pas de course sitôt l’incendie éteint, le chantier n’a pratiquement pas bougé depuis des mois. Il y a d’abord eu la peur de la contamination au plomb provoquée par les 3000 tonnes de métal fondu venu du toit qui se sont répandues sur le sol en fines gouttelettes. Puis, pendant l’hiver, ce furent les intempéries et les vents soufflant jusqu’à 40 kilomètres-heure. Heureusement, les voûtes, jugées les plus sensibles (tant qu’elles n’auront pas été entièrement dégagées), ont tenu.

Je suis partagé entre la solidarité avec les commerçants qui souffrent évidemment et le plaisir de voir les canards s’envoler sur la Seine débarrassée de l’industrie touristique qui a transformé mon quartier en un véritable bazar

 

Dès que le printemps a montré le bout de son nez, on a envisagé de commencer à démonter le gigantesque échafaudage qui entourait l’ancienne flèche. Le travail devait débuter le 23 mars. Les cordistes, surnommés les « écureuils », étaient prêts à scier et à descendre les 10 000 tubes métalliques tordus par le feu. On avait même annoncé la réouverture du parvis en mars. Et puis, ce fut le confinement ! Impossible de garantir les règles de distanciation physique liées à l’épidémie. Sans compter que les ouvriers doivent déjà respecter un protocole sévère pour se protéger de l’intoxication au plomb.

Un quartier livré aux touristes

Du balcon de son grand appartement d’où il contemple les marronniers en fleur, Benoît Duteurtre ne s’en plaint pas trop. Cela nous donnera peut-être « le temps de réfléchir à ce que nous voulons faire » de Notre-Dame et de ce quartier voué au tourisme de masse, dit-il. Duteurtre habite l’île de la Cité depuis 1988. Même son arrière-grand-père, l’ancien président de la République René Coty, y habitait déjà au début du siècle dernier. « Depuis 1988, j’ai vu disparaître la charcuterie, la pharmacie, l’opticien et la succursale bancaire, dit-il. Avant, il y avait de vrais bistrots. Pas de faux bistrots français destinés aux touristes comme maintenant ! Même, le personnel hospitalier de l’Hôtel-Dieu, à deux pas, est de moins en moins nombreux à fréquenter les commerces du quartier. »

Et pour cause, les Hôpitaux de Paris ont décidé de vendre le tiers de l’édifice de l’Hôtel-Dieu au promoteur Novaxis qui doit y aménager des commerces pour les touristes, des logements et des bureaux pour start-up. La partie cédée est la plus agréable avec son jardin et son entrée qui donne sur la cathédrale. « N’est-il pas paradoxal de réduire l’espace consacré aux activités hospitalières alors qu’on n’a jamais eu autant besoin d’hôpitaux ? » demande Benoît Duteurtre.

Ce projet d’aménagement n’est pas sans rappeler celui que le président François Hollande et la mairesse Anne Hidalgo avaient caressé en 2016. On voulait alors transformer le parvis de Quasimodo en vaste dalle transparente surplombant un immense centre commercial auquel les touristes auraient pu accéder par bateau. Plus récemment, on a aussi lancé une consultation pour réaménager de fond en comble le coquet marché aux fleurs et en faire, selon certaines propositions, une « vitrine de la biodiversité parisienne ».

Des projets qui iraient tout à fait dans le sens de ce qu’avait annoncé peu après l’incendie Emmanuel Macron. Le président ne voulait-il pas profiter de la reconstruction du toit et de la flèche de Viollet-le-Duc afin de poser un « geste architectural » ? D’aucuns ont alors évoqué une flèche de verre et même un toit végétal. Si l’on en croit les sondages, ce « geste », dont on n’a d’ailleurs plus entendu parler, est désapprouvé par l’écrasante majorité des Français qui souhaitent au contraire une reconstruction à l’identique.

L’échéance de 2024

Malgré la multiplication des contretemps, le responsable de l’Établissement public de Notre-Dame, le général et ancien chef d’état-major Jean-Louis Georgelin ne désespère pas. Il dit étudier la possibilité de reprendre partiellement certains travaux de démantèlement des échafaudages. Selon lui, la phase de restauration pourrait même commencer en 2021. Récemment, il se disait toujours déterminé à maintenir le cap sur le délai de cinq ans fixé par le président en fonction des Jeux olympiques de Paris, en 2024. Même si « ça ne veut pas dire que tout sera terminé », précisait-il.

Avec un confinement qui ne s’achèvera pas avant le 11 mai et une activité qui ne reprendra que très lentement, rares sont ceux qui croient encore à cette échéance. D’autant plus qu’avec la pandémie, les 902 millions d’euros de dons individuels recensés dans le monde pourraient s’envoler en fumée. Seuls 188 millions auraient déjà été encaissés par l’Établissement public. À l’aube d’une grave crise économique, nombre de mécènes risquent d’avoir d’autres priorités. À commencer par l’État français, dont le déficit s’annonce astronomique.

Benoît Duteurtre, lui, ne s’en plaint pas trop. « Cela pourrait nous permettre de réfléchir un peu à l’avenir de ce quartier qui a été livré en pâture au tourisme de masse », dit-il. Si tel devait être le cas, ce temps n’aurait pas été perdu en vain.
 



Une version précédente de ce texte, qui présentait René Coty comme un ancien président du Conseil, a été modifiée.