La bouée du «chômage partiel» en France

Actuellement, 2,2 millions de salariés français sont déjà au chômage partiel, mais ce chiffre pourrait bientôt atteindre 5,7 millions.
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse Actuellement, 2,2 millions de salariés français sont déjà au chômage partiel, mais ce chiffre pourrait bientôt atteindre 5,7 millions.

Employée à la Librairie du Québec à Paris, Roxanne Sévigny ne travaille plus depuis deux semaines. Réfugiée dans son petit appartement du 18e arrondissement, la libraire est « confinée » avec son époux, ses livres et son chat, un gros matou appelé Sardine. Toutes les librairies de France sont aujourd’hui fermées, même si le gouvernement avait brièvement envisagé de les considérer comme un service public en ces temps où la lecture permet d’occuper les temps morts. Pourtant, cela n’a pas empêché Roxanne de toucher son salaire mensuel la semaine dernière comme si de rien n’était. Du moins presque, puisque comme l’immense majorité des salariés français obligés de rester chez eux, elle a reçu 84 % de sa rémunération habituelle.

Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis et au Canada, en France, l’épidémie du coronavirus n’a pas provoqué de ruée des salariés vers les bureaux de l’assurance emploi. Même si 50 % de l’économie du pays est à l’arrêt, pratiquement personne n’a été mis à pied. La raison est simple. L’immense majorité de ces employés ont plutôt été mis en « chômage partiel » par leur employeur. Cela signifie que, même s’ils ne travaillent pas, leur employeur continue à leur verser 84 % de leur salaire net. Salaire qui sera ensuite remboursé directement à l’entreprise par les services de l’État et la caisse d’assurance chômage.

« C’est beaucoup plus simple comme ça », dit Roxanne qui vit en France depuis 2014. Pas besoin d’attendre une allocation de chômage qui arrivera on ne sait quand. « Ça crée moins d’insécurité, dit-elle. On conserve notre lien d’emploi. D’autant plus que tout devrait revenir à la normale dans quelques semaines. Il y a suffisamment d’angoisse avec l’épidémie, pas besoin d’en rajouter. »

« Ne licenciez pas ! »

Le 27 mars dernier, 220 000 entreprises françaises avaient déjà déposé leur dossier sur le site du gouvernement afin de mettre en « chômage partiel » 2,2 millions de salariés. Un chiffre qui pourrait bientôt atteindre 5,7 millions, soit 21 % de l’emploi salarié. Les salariés n’ont aucune démarche à faire, c’est l’employeur qui s’occupe de toutes les formalités administratives. Les premiers jours, les sites Internet ont évidemment été engorgés. Mais les choses se sont vite améliorées. « Au début, on nous a promis une réponse dans les 48 heures, nous confie un employeur. Ensuite, on nous a dit que, si on n’avait pas réponse, c’est que la demande était acceptée. »

Dès le début de la crise, comme ailleurs en Europe où des mesures analogues existent, le gouvernement français a fortement incité toutes les entreprises obligées de réduire leur activité à mettre leurs employés en « chômage partiel ». La mesure s’applique à tous les salariés de même qu’aux pigistes et aux employés de maison (comme les femmes de ménage et les gardiennes d’enfants). Ceux qui sont au salaire minimum voient leur salaire remboursé à 100 %. Pour les autres, le barème de 84 % s’applique jusqu’à un salaire maximum qui ne peut cependant dépasser 4,5 fois le salaire minimum. Pour les employeurs généreux qui décideraient de verser quand même leur plein salaire à leurs employés, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a annoncé mardi que la portion (16 %) qui dépasse la subvention de l’État serait exemptée de charges sociales.

« Ne licenciez pas, utilisez le chômage partiel ! », répètent tous les responsables gouvernementaux. « Le but du chômage partiel […], c’est d’éviter les licenciements », dit la ministre, et de permettre dès que possible aux entreprises de « repartir avec leurs compétences ».

10 à 20 milliards d’euros

D’après Bruno Lecoudré, de l’Observatoire français des conjonctures économiques, l’opération pourrait coûter à l’État français entre 10 et 20 milliards d’euros par mois de confinement. Certaines entreprises ont annoncé qu’elles utiliseraient massivement cette mesure. Ainsi, le fabricant d’automobiles Renault a mis ses 16 000 salariés d’Île-de-France en chômage partiel. Plus de la moitié des employés de la société de téléphonie SFR le sont aussi. Le syndicat CFDT soupçonne d’ailleurs l’employeur de « tirer profit de la détresse collective pour préserver des résultats économiques qui ne seront certainement pas catastrophiques à l’échelle de l’exercice en cours ».

J’invite toutes les entreprises qui bénéficient du chômage partiel soit à faire preuve de modération, soit, mieux, à donner l’exemple, à ne pas verser de dividendes

 

De rares sociétés, comme Chanel et L’Oréal, ont annoncé qu’elles s’abstiendraient de recourir au chômage partiel et continueraient à payer leurs employés normalement afin de ne pas « peser sur les comptes publics ». Dans tous les cas, le ministre de l’Économie, Bruno Lemaire, a demandé aux entreprises qui utiliseront le chômage partiel ou demanderont un report de charges sociales ou un prêt garanti par l’État de limiter le versement de dividendes aux actionnaires.

« J’invite toutes les entreprises qui bénéficient du chômage partiel soit à faire preuve de modération, soit, mieux, à donner l’exemple, à ne pas verser de dividendes », a déclaré le ministre sur BFMTV. L’Association française des entreprises privées (AFEP), qui regroupe les 110 plus grandes entreprises privées françaises, a incité ses membres à réduire d’au moins 20 % les dividendes qui seront versés aux actionnaires cette année.

Les mesures déployées par l’État français risquent pourtant de ne pas empêcher les faillites en série, notamment parmi les petites entreprises qui n’ont pas la trésorerie pour traverser la tempête. On doit donc s’attendre à une hausse importante du chômage. À temps plein celui-là.