France: des élections pour rien?

Le gouvernement d’Emmanuel Macron a décidé de la tenue des élections municipales en France, malgré la pandémie.
Photo: Nicolas Tucat Agence France-Presse Le gouvernement d’Emmanuel Macron a décidé de la tenue des élections municipales en France, malgré la pandémie.

Fallait-il tenir ces élections ? En pleine épidémie de coronavirus, l’abstention aura été la grande gagnante du premier tour des élections municipales, qui s’est tenu dimanche en France. La décision controversée de les maintenir malgré les mesures sanitaires, annoncées samedi, limitant les déplacements a fait monter l’abstention à un niveau record (56 %). Ne sachant pas si le second tour pourra même se tenir dimanche prochain, à peine 44 % des électeurs sont allés voter dans les 35 000 communes de France. Un vote en chute libre pour les élections que les Français chérissent pourtant le plus après la présidentielle.

Au moment où tout le monde s’attend à une décision de confinement, qui pourrait intervenir dès cette semaine, ces élections revêtaient dimanche un caractère pour le moins surréaliste. Selon le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, ce très faible taux de participation n’aurait cependant « rien d’inédit » en France même s’il demeure exceptionnel pour des élections municipales. « Ce scrutin s’est parfaitement déroulé », a déclaré le premier ministre, Édouard Philippe. Le taux d’abstention élevé témoigne néanmoins, dit-il, de « l’inquiétude de nos concitoyens face à la situation sanitaire ». Le premier ministre a promis d’examiner la situation dans les prochains jours. Selon le politologue Jérôme Jaffré, cette abstention record manifeste à l’évidence « une défiance » à l’égard du gouvernement et de sa décision de ne pas annuler ce premier tour.

Le second tour aura-t-il lieu ?

Au moment où ces lignes étaient écrites, même si le parti d’Emmanuel Macron (LREM) ne sortait pas victorieux de ce scrutin, ses ministres Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu et Franck Riester semblaient sauver les meubles en étant réélus dans leur commune respective. Le premier ministre, Édouard Philippe, qui espérait être élu au premier tour, était par contre en nette difficulté au Havre avec seulement 43 % des voix.

À Paris, avec près de 30 % des voix, la mairesse socialiste, Anne Hidalgo, distançait largement la candidate de droite (LR) Rachida Dati (22 %) et celle de LREM, l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn (17 %). À moins d’une alliance improbable entre ces deux dernières, Anne Hidalgo avait donc toutes les chances d’être réélue. S’ils échouaient à Paris, les écologistes d’Europe Écologie – Les Verts arrivaient en tête à Strasbourg, à Grenoble et à Besançon. À Bordeaux, ils étaient à égalité avec le maire, Nicolas Florian, successeur de l’ancien premier ministre Alain Juppé.

56%
C’est le taux d’abstention aux élections municipales françaises de dimanche.

Plusieurs maires du Rassemblement national (RN) semblaient aussi en bonne position. David Rachline a été réélu au premier tour à Fréjus. Même chose pour Steeve Briois à Hénin-Beaumont. À Perpignan, avec 35 % des voix, Louis Aliot avait de très bonnes chances de l’emporter. Ce qui serait une première pour le RN dans une ville de cette importance (120 000 habitants).

Signe de l’extrême confusion qui a plombé cette élection, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, ainsi que l’écologiste Yannick Jadot ont aussitôt d’une même voix exigé le report du second tour pour des raisons sanitaires. « Le second tour n’aura manifestement pas lieu », a déclaré Marine Le Pen, évoquant le « choix incompréhensible » d’avoir tenu ce premier tour, dont « il faudra un jour faire le bilan ». La présidente du RN a aussi réclamé la fermeture des frontières avec les pays les plus touchés, au moment où l’Allemagne annonçait qu’elle fermait ses frontières avec l’Italie et la France.

Toute la journée, les bureaux de scrutin n’ont guère connu d’affluence. Celui de la petite rue du Borrégo dans le 20e arrondissement n’avait aucune marque au sol afin d’assurer les distances de sécurité. Peu utilisé, le gel hydroalcoolique n’était pas à l’entrée, mais sur le bureau des assesseurs, dont un seul portait un masque.

La mise en garde des médecins

En sortant du bureau de vote du Touquet, où il a voté, le président Emmanuel Macron a justifié son choix de maintenir ces élections. « Je pense qu’il est important de voter dans ces moments-là », a-t-il déclaré. Jeudi, dans son allocution, il avait justifié sa décision en invoquant une « expertise scientifique », qui n’a cependant pas été rendue publique. Samedi, une tribune de 17 médecins publiée dans Le Figaro enjoignait pourtant au président de reporter cette échéance électorale. Selon les médecins, il était « utopique » de croire à la mise en place de barrières efficaces dans les bureaux de vote, surtout à un moment où « les modes de contamination ne sont pas encore bien compris ».

Même chez les représentants des Républicains, qui avaient souhaité jeudi le maintien de ces élections, le vent a tourné dès samedi quand le premier ministre, Édouard Philippe, a interdit les rassemblements de plus de 100 personnes et annoncé la fermeture de tous les commerces, à l’exception des magasins d’alimentation et des pharmacies. Au Royaume-Uni, Boris Johnson n’a pas hésité à reporter les élections municipales prévues le 7 mai. On s’attend à ce que l’Espagne fasse de même pour les élections en Galice et au Pays basque prévues le 5 avril.

Dimanche à Paris, compte tenu des mesures de confinement qui pourraient survenir rapidement, presque tous les analystes s’attendaient à un report du second tour. Reste à savoir si un tel report provoquerait l’annulation des résultats du premier tour, à tout le moins pour les candidats qui n’ont pas obtenu de majorité. La question pourrait devoir être tranchée par le Conseil constitutionnel.