Boris Johnson présente un budget «socialiste»

Boris Johnson avait fait de la hausse des dépenses publiques, avec la mise en œuvre du Brexit, son principal argument de campagne l’automne dernier.
Photo: Simon Dawson Agence France-Presse Boris Johnson avait fait de la hausse des dépenses publiques, avec la mise en œuvre du Brexit, son principal argument de campagne l’automne dernier.

Margaret Thatcher aux oubliettes ? Pour satisfaire son électorat et lutter contre le coronavirus, le gouvernement conservateur de Boris Johnson a prévu de dépenser à tout-va, opérant un virage budgétaire keynésien qui désoriente jusque dans son propre camp.

« Ne le répétez pas trop fort, mais s’agit-il d’un gouvernement socialiste ? » s’interrogeait ainsi ironiquement jeudi Matthew Lynn, un éditorialiste du Telegraph, quotidien proche du premier ministre britannique.

« Les conservateurs, le vrai parti des travailleurs ! » a lancé mercredi devant le Parlement le jeune ministre des Finances, Rishi Sunak, 39 ans, résumant le changement de pied des Tories.

Son budget, qu’il présentait un mois après sa prise de fonction, prévoit 30 milliards de livres pour soutenir l’économie et des promesses d’investissement de centaines de milliards de livres dans les infrastructures au cours des prochaines années.

Le très conservateur tabloïd Daily Mail s’est enthousiasmé, estimant que Rishi Sunak est « venu à la rescousse » du pays et le « vaccine contre le coronavirus ».

Malgré les craintes de dérapage des finances publiques, le ministre des Finances, qui a défendu jeudi matin son budget sur les télévisions et radios, a fait valoir sur la BBC que le pays pouvait s’endetter à bas coût compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt.

« Je ne vais pas m’excuser pour cette réponse d’ampleur face aux défis immédiats du coronavirus », a-t-il martelé.

Mercredi, le gouverneur de la Banque d’Angleterre avait, lui, décidé d’une baisse-surprise du taux directeur britannique face à ce qu’il a qualifié de choc économique.

Cette crise sanitaire a contraint le gouvernement à débloquer davantage de milliards de livres pour donner une bouffée d’air frais à une économie déjà chancelante en raison des incertitudes liées au Brexit.

Mais même avant l’apparition du coronavirus, le premier ministre, Boris Johnson, avait fait de la hausse des dépenses publiques, avec la mise en oeuvre du Brexit, son principal argument de campagne pour les élections de décembre dernier.

Cette stratégie a été payante puisque les conservateurs ont remporté le scrutin haut la main après avoir réalisé des percées dans les bastions travaillistes du centre et du nord de l’Angleterre.

Le budget « a mis fin à 10 ans de contraintes et a engagé des dépenses telles qu’elles peuvent faire rougir Gordon Brown », ancien ministre des Finances et premier ministre travailliste, commente ainsi l’éditorialiste du Telegraph.

Loin de la rigueur budgétaire et du libéralisme effréné incarné par Margaret Thatcher dans les années 1980, Boris Johnson investit des milliards dans les services publics et les régions longtemps oubliées au profit de Londres.

Il veut par exemple moderniser les liaisons ferroviaires du nord de l’Angleterre et a donné son feu vert à la ligne de train à grande vitesse HS2 malgré son coût exorbitant.

Mises en garde

Boris Johnson a surtout pour objectif de tourner le dos à la décennie qui a suivi la crise financière et de faire oublier la politique d’austérité menée alors par les précédents gouvernements conservateurs, que n’ont eu de cesse de fustiger les travaillistes de Jeremy Corbyn.

Ce virage keynésien vers une relance généreuse fait grincer des dents, y compris au sein du parti, les gardiens de l’orthodoxie s’inquiétant d’une hausse des dépenses de nature à dégrader les finances publiques et à faire s’envoler la dette.

« Dépenser beaucoup d’argent peut être populaire », mais « il faut avoir une analyse réaliste de l’impact à long terme et de la nécessité d’avoir des finances publiques solides à l’avenir », a prévenu mercredi à la Chambre des communes l’ancienne première ministre Theresa May.

C’est également l’avis de certains économistes qui mettent en garde contre la vulnérabilité des finances britanniques, surtout si le Royaume-Uni tombe en récession sous les effets du coronavirus.

D’autres louaient leur polyvalence. « Parfois, la capacité des conservateurs à se réinventer est vraiment incroyable », s’étonnait ainsi Robert Shrimsley, éditorialiste du quotidien des affaires Financial Times.

Pour Neil Wilson, analyse chez Markets.com, « cela montre […] qu’ils ne s’accrochent à aucun dogme et choisissent d’être pragmatiques ».

Négociations post-Brexit sur la glace

Le coronavirus a des conséquences sur la négociation entre l’UE et le Royaume-Uni sur leur relation post-Brexit. Les négociateurs ont décidé jeudi que le deuxième cycle de discussion, la semaine prochaine, n’aurait pas lieu à Londres comme prévu, en raison de l’épidémie, a annoncé une source proche des discussions à l’AFP. « Les deux parties étudient actuellement d’autres moyens de poursuivre les discussions, y compris, si possible, le recours aux visioconférences », a-t-elle ajouté. Une centaine de négociateurs européens devaient se rendre à partir de mardi prochain au Royaume-Uni, où 590 cas de coronavirus ont officiellement été recensés. Le Royaume-Uni et l’UE espèrent s’entendre sur un accord d’ici à la fin de l’année.