Paris, «ville monde» ou capharnaüm?

La mairesse de Paris, Anne Hidalgo, affronte pour la première fois une véritable opposition.
Photo: Philippe Lopez Agence France-presse La mairesse de Paris, Anne Hidalgo, affronte pour la première fois une véritable opposition.

« Je rêve d’une ville où les parents peuvent se promener sans craindre de lâcher la main de leurs enfants », avait déclaré en 2014 la candidate socialiste à la mairie de Paris, Anne Hidalgo. À une semaine du premier tour des élections municipales, force est de constater que, s’il existe un consensus à Paris, c’est que les trottoirs sont plus dangereux que jamais, que des clochards dorment un peu partout sur les avenues et que les rats ont envahi certains squares.

L’écrivain Benoît Duteurtre ne décolère pas. Il en a même fait un livre ironiquement intitulé Les dents de la maire. Souffrance d’un piéton de Paris (Fayard). « J’étais exaspéré de voir que Madame Hidalgo se présenter comme une championne des “mobilités douces” et du “vivre ensemble”, alors que je vis le contraire. J’ai voulu lui opposer un discours du concret en racontant ma vie de piéton à Paris qui, elle, ne s’est pas adoucie du tout. »

Pas besoin d’être un expert pour constater qu’avec les vélos qui circulent en tous sens et l’explosion des trottinettes (d’ailleurs supprimées à Montréal) sur les trottoirs, la marche est devenue un enfer à Paris. La presse française a raconté, chiffres à l’appui, comment la fermeture permanente des voies sur berge, que l’ancien maire Bertrand Delanoë s’était contenté de ne fermer que les week-ends, n’a pas fait diminuer mais a plutôt augmenté le trafic et la pollution dans les rues adjacentes.

« On a rendu les berges aux Parisiens, qui ne les avaient jamais fréquentées. Pendant ce temps, les quais en surplomb, où les Parisiens aimaient flâner parmi les bouquinistes, n’ont jamais été aussi encombrés. Le piéton de Paris a été sacrifié au nom d’une idéologie qui prétend sauver la planète. » Et ne parlez pas à Benoît Duteurtre de la pollution des autocars qui débarquent des milliers de touristes à deux pas de Notre-Dame.

Assez de grands projets

 

À quatre ans des Jeux olympiques, rarement un maire aura été aussi conspué. L’humoriste Nicolas Canteloup a comparé Anne Hidalgo à Abdelaziz Bouteflika. Le comédien Vincent Lindon l’a accusée de « creuser des trous partout » alors que Fabrice Luchini a déclaré qu’elle avait fait de Paris « une ville absolument plus habitable ».

Pourtant, à sept jours du premier tour, cette ancienne adjointe de Bertrand Delanoë, fille d’émigrants espagnols qui parle de Paris comme d’une « ville monde », a encore toutes ses chances. Les sondages la donnent même gagnante au second tour si, comme on s’y attend, les voix du candidat écologiste David Belliard se reportent sur elle. La mairesse affronte néanmoins pour la première fois une véritable opposition. Signe de cette fébrilité, Anne Hidalgo a choisi de se présenter dans le XIe, un arrondissement plus sûr que le XVe où elle s’était fait élire en 2014.

La remontée dans les sondages de la candidate républicaine (LR) Rachida Dati a été l’événement de cette campagne. Mairesse du VIIe arrondissement depuis 2008, Dati pourrait même arriver en tête au premier tour. S’inspirant de la campagne de Rudolph Giuliani en 1993 à New York, l’ancienne garde des Sceaux de Nicolas Sarkozy a mis de côté les grands projets.

Elle ne propose pas, comme Anne Hidalgo, de planter 170 000 arbres et de créer des « miniforêts » à Paris. Elle ne propose pas non plus, comme le candidat écologiste, de faire ressurgir la Bièvre, une rivière qui coulait sur la rive gauche mais qui fut entièrement recouverte en 1912. Et elle propose encore moins de déplacer la gare de l’Est en banlieue pour faire place à un Central Park, comme l’avait suggéré à la stupeur générale l’ancien candidat LREM Benjamin Griveaux, aujourd’hui remplacé par Agnès Buzyn.

Les fondamentaux

 

« Avant de promettre de grands projets qui ne verront jamais le jour, revenons déjà aux fondamentaux », dit-elle. La candidate refuse à la fois « l’écologie punitive » et le « 100 % vélo » qui, selon elle « exclut une grande partie des Parisiens ». Elle veut, de plus, ramener des familles à Paris en offrant pas moins de 1200 euros par an pendant trois ans pour chaque nouvelle naissance.

Sa campagne est fondée sur une étude réalisée au printemps pour la Fondapol par Nelly Garnier, devenue depuis sa directrice de campagne. Selon Nelly Garnier, il est faux de croire que les grandes métropoles ne sont composées que de bobos satisfaits. D’abord, on y trouve des poches de pauvreté. Ensuite, Paris a beau être composé de 59 % de diplômés universitaires et de 47 % de cadres, cela ne les empêche pas de faire face à la dégradation de leur milieu de vie.

« La ville ne fait plus rêver », écrit Nelly Garnier. Selon elle, les habitants des grandes villes sont de plus en plus nombreux à se résigner à habiter les métropoles pour des raisons strictement professionnelles. La délinquance et la pollution y sont vécues comme autant de menaces d’un environnement anxiogène.

En 2019, à Paris, la plupart des indices de la délinquance étaient en hausse. La mairesse met en cause la baisse des effectifs policiers. D’autres rappellent leur accaparement par les manifestations des gilets jaunes. Toujours est-il que même Anne Hidalgo, qui y était radicalement opposée, s’est résignée à la création d’une police municipale. Reste à savoir si elle sera armée. À ce propos, les avis divergent.

Un front anti-Hidalgo ?

En troisième place, la candidate LREM Agnès Buzyn n’a toujours pas imprimé sa marque. Il faut dire qu’elle a dû remplacer au pied levé Benjamin Griveaux après le scandale de ses photos sur Internet. L’ombre du coronavirus plane aussi sur sa campagne puisque ses adversaires l’accusent d’avoir quitté son poste de ministre de la Santé en peine épidémie. Tout dépendra du résultat, mais le scénario d’une alliance anti-Hidalgo avec Dati au second tour est de plus en plus évoqué. Les deux candidates se sont d’ailleurs épargnées lors du débat sur LCI cette semaine.

« La situation de Paris reste particulièrement incertaine à 10 jours du scrutin », affirme le directeur général adjoint de l’IFOP, Frédéric Dabi. Pour Benoît Duteurtre, si par le passé la droite a voulu bétonner Paris, la gauche semble aujourd’hui rêver d’en faire une paisible bourgade des Pays-Bas. « La droite et la gauche ont toujours eu le défaut de ne pas aimer cette ville que d’aucuns considèrent pourtant comme la plus belle du monde. C’est pourquoi ils rêvent de la transformer alors qu’il conviendrait surtout de la protéger et de l’entretenir sans la muséifier. »

Au candidat qui sera élu le 22 mars prochain, l’écrivain rappelle cet avertissement que l’on trouve souvent affiché dans les toilettes publiques : « Vous êtes priés de laisser cet endroit dans l’état où vous l’avez trouvé » !



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