Le Rassemblement national français tisse sa toile en vue des élections municipales

Le mouvement incarné par le Rassemblement national se veut plus jeune et plus décomplexé, selon une récente étude de la Fondation Jean Jaurès.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Le mouvement incarné par le Rassemblement national se veut plus jeune et plus décomplexé, selon une récente étude de la Fondation Jean Jaurès.

Les 15 et 22 mars prochains, les 35 000 communes de France éliront leur maire. À deux ans des présidentielles, ce scrutin fait office d’élection de mi-mandat. Le Devoir est allé voir à Sète quels sont les enjeux de cette élection ; dans les prochaines semaines, nous ferons la même chose dans quelques villes de France.

Mercredi matin, c’est jour de marché à Sète. Une vingtaine de militants se bousculent dans la permanence de Sébastien Pacull. Tracts en main, jeunes et vieux partent vers le marché pour convaincre les électeurs de ne pas renouveler le mandat du maire François Commeinhes, un ancien élu des Républicains aujourd’hui soutenu par Emmanuel Macron.

Dans le bureau du candidat, une affiche montre ce dernier en compagnie du maire de Béziers, Robert Ménard. « Ici la vedette, c’est Ménard », admet un militant. Adjoint du maire de Sète il y a quelques mois à peine, Sébastien Pacull voudrait bien rééditer l’exploit de l’ancien secrétaire général de Reporter sans frontières devenu maire de Béziers en 2014. D’autant que sa réélection semble assurée au premier tour selon un sondage IFOP qui lui accorde 61 % des voix. Sans être membre du Rassemblement national, dont il critique certaines positions, Ménard s’était fait élire avec l’appui de Marine Le Pen et en intégrant sur sa liste quelques membres de son parti.

L’union des droites

C’est cette stratégie dite d’« union des droites » que veut rééditer Sébastien Pacull dans l’espoir de déloger celui qui dirige la ville sans interruption depuis bientôt deux décennies. Dans la région, une dizaine de villes suivent son exemple. « Pour moi, il n’y a pas de tabou politique, dit Pacull. Je ne suis pas devenu facho parce que j’ai six RN sur une liste de 45 personnes. Je suis d’accord avec Marine Le Pen sur l’immigration et la sécurité, mais pas sur les retraites. En 2010, le préfet m’avait félicité pour ma politique antidiscrimination dans la gestion des HLM. Je n’ai de leçons à recevoir de personne. »

Déjà mise en vedette par deux téléséries populaires ainsi que les films d’Abdellatif Kechiche et d’Agnès Varda, la petite ville de Sète pourrait-elle devenir le laboratoire de la prochaine présidentielle ? Dans une triangulaire, Sète « est une ville très largement prenable par le RN », estimait le politologue Michel Crespy dans les pages du quotidien Midi Libre. Plusieurs villes des environs, comme Perpignan, Agde, Vauvert et Lunel, seraient aussi à portée de main du RN. Dans cette dernière, six républicains membres du conseil municipal ont rejoint la liste de la candidate RN, Julia Plane, arrivée deuxième en 2014. Elle pourrait bien menacer le maire actuel, Claude Arnaud, qui, à 78 ans, brigue un quatrième mandat. À Sète, le 15 février dernier, Marine Le Pen n’hésitait pas à qualifier cette union des droites de véritable « révolution culturelle ».

Pour moi, il n’y a pas de tabou politique. Je ne suis pas devenu facho parce que j’ai six RN sur une liste de 45 personnes.

 

L’« île singulière »

Celle que Paul Valéry, un enfant du pays, nommait l’« île singulière » n’a-t-elle pas accordé 30 % des voix au RN lors des élections européennes ? rappelle le candidat socialiste Sébastien Denaja, soutenu par les écologistes. Selon lui, à Sète, « le jeu est totalement ouvert. Tout est possible ». Ici, il y a longtemps que le vieil électorat ouvrier et communiste s’est tourné vers le RN. Avec 30 % de pauvreté et 13 % de chômage, Sète demeure une des villes les plus pauvres d’Occitanie. En 2018, elle a même perdu 1200 habitants. « Les touristes ne voient pas cette misère, dit Denaja. Ici, le tourisme offre surtout des emplois temporaires souvent mal payés. L’activité portuaire ne remonte que très lentement. Quant à la pêche, même si Sète demeure le premier port de pêche français en Méditerranée, le nombre de chalutiers a été divisé par trois depuis 20 ans. »

Étrangement, Denaja fait la même critique au maire actuel que Sébastien Pacull. Tous deux lui reprochent de vouloir construire 1800 logements sur le dernier terrain vague de la presqu’île situé à l’entrée est de la ville. Selon eux, dans une ville qui compterait toujours 2500 logements insalubres, il serait préférable de conserver ces terrains pour attirer des industries. « On est en train de transformer Sète en station touristique, dit le candidat socialiste. Or, Sète n’est pas seulement un lieu de villégiature, elle doit demeurer une vraie ville. C’est justement ce qui fait son charme. »

Sébastien Pacull craint de plus que ces nouveaux HLM n’attirent les populations démunies et maghrébines déplacées par la rénovation de plusieurs banlieues de Montpellier, comme Le petit Bard et La Paillade. « Si on ne fait pas attention, on va créer un ghetto », dit-il. Deux salles de prières salafistes clandestines ont été fermées ces dernières années à Sète. Le quartier de l’île de Thau construit dans les années 1970 est déjà composé à 80 % de familles maghrébines. Selon Pacull, « il faut absolument y mettre plus de mixité et faire de la place aux Gitans par exemple ».

Un effet domino

Dans une étude récente de la Fondation Jean Jaurès, les politologues Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach soulignaient que les villes conquises par le RN en 2014 avaient eu un effet domino sur les municipalités et les cantons environnants. Sète présente de plus un portrait typique que l’on retrouvait à Béziers comme aujourd’hui à Lunel : celui d’un maire de droite au pouvoir depuis longtemps et contesté par une droite plus jeune et plus décomplexée.

Philosophe après 18 ans à la mairie de Sète, le maire François Commeinhes en a vu d’autres. Cet obstétricien, qui a travaillé à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal en 1977 et 1978, ne semble pas plus inquiet qu’il ne faut. « Moi, j’y vois plutôt l’union des extrêmes », ironise-t-il. L’homme vante son action qui a fait, dit-il, d’une ville qui périclitait une ville de plus en plus touristique avec ses cinq musées, 14 festivals et 270 emplois directs créés par les tournages de cinéma.

Fait exceptionnel pour une ville généralement paisible, lors du débat organisé la semaine dernière, le maire a été très chahuté. Commeinhes met cela sur le compte du tempérament méditerranéen des habitants. Lorsqu’on lui demande si le soutien que lui accorde LREM risque de canaliser vers lui l’impopularité d’Emmanuel Macron depuis la réforme des retraites, il évite la question. « Vous savez, dans les élections municipales, on vote surtout pour l’homme et les enjeux sont locaux. »