En Allemagne, «le temps des mots est terminé» après la double fusillade à Hanau

Un policier et une agente des services d’urgence discutaient, jeudi, devant le cordon de police au centre-ville de Hanau, près de Francfort, où un tireur a abattu neuf personnes dans des bars à chicha.
Photo: Thomas Lohnes Agence France-Presse Un policier et une agente des services d’urgence discutaient, jeudi, devant le cordon de police au centre-ville de Hanau, près de Francfort, où un tireur a abattu neuf personnes dans des bars à chicha.

Deux fusillades dans des bars à chicha de la ville de Hanau ont eu lieu mercredi soir, faisant neuf morts. Le corps du suspect a été retrouvé à son domicile, accompagné d’une lettre de revendication qui atteste du mobile xénophobe de son acte. Le parquet fédéral a été saisi.

Il est près de 22 heures mercredi à Hanau, ville d’environ 100 000 habitants située à 20 kilomètres à l’est de Francfort (Hesse), lorsqu’une BMW noire s’arrête aux abords du bar à chicha le Midnight, dans le quartier de Heumarkt. Un homme en sort, il tire, neuf fois. Il se rend dans un autre bar à chicha, l’Arena Bar & Café, dans le quartier de Kesselstadt. Il sonne, pénètre dans l’espace fumeurs, fait feu et tue cinq personnes.

C’est le début d’une chasse à l’homme. La police boucle le périmètre, un hélicoptère patrouille. Des informations confuses sont échangées, des médias évoquent d’autres tirs, dans un autre quartier, qui ne se seront pas confirmés. Ce n’est que bien plus tard, vers 3 heures du matin, que les commandos d’intervention spéciaux (SEK) entrent dans l’appartement du suspect des deux fusillades, Tobias R., 43 ans. Ils le retrouvent sans vie, à côté d’un autre corps : celui de sa mère, 72 ans.

Cette nuit sanglante à Hanau aura fait en tout 11 morts, dont les 9 victimes du centre-ville, faisant de cet attentat « l’une des plus grandes attaques d’extrême droite de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne, en raison du nombre élevé de victimes », indique le sociologue Hendrik Puls, référent de la commission d’enquête parlementaire sur les crimes du NSU en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

« Noyau raciste »

La police trouve alors une lettre de revendication et une vidéo. Un courrier qui est une sorte de logorrhée de 24 pages dans lequel Tobias R. déverse sa haine raciste, misogyne et complotiste. Il y appelle à « anéantir » les populations d’au moins 24 pays, dont celles du Maghreb, du Moyen-Orient, d’Israël ou encore d’Asie du Sud, avançant des thèses racialistes, assurant être surveillé depuis l’enfance, évoquant des stratégies pour le football allemand ou Donald Trump.

Pour Hendrik Puls, cependant, ce gloubiboulga paranoïaque ne doit pas « nous faire perdre de vue le noyau raciste de son acte ».

Tobias R. n’était visiblement pas connu des services de police. Né à Hanau, il y a grandi, avant de se rendre à Bayreuth pour y étudier jusqu’en 2007, puis il est revenu dans sa ville d’origine après un passage par Munich.

Nos avertissements ont été ignorés. La terreur a frappé. Il est temps de se serrer les coudes. Contre la haine et contre la violence, d’où qu’elle vienne. Pendant trop longtemps, les politiciens ont sous-estimé le problème de la violence de droite.

 

Outre ses idées racistes, l’homme se décrit comme un incel, célibataire involontaire, qui n’aurait pas eu de relation avec une femme au cours des dix-huit dernières années. Tobias R. fréquentait un club de tir de Francfort, où le personnel le décrit comme quelqu’un de plutôt calme.

Tôt jeudi matin, le procureur général fédéral, compétent en matière de terrorisme, était saisi, tandis que le ministre régional de l’Intérieur, Peter Beuth, évoquait un « mobile xénophobe ». Plustard dans la journée, le parquet donnait de nouveaux éléments : neuf personnes « issues de l’immigration », selon la formulation ayant cours en Allemagne, ont été assassinées.

Parmi les tués figurent « plusieurs victimes d’origine kurde », selon la Confédération des communautés du Kurdistan en Allemagne (Kon-Med), et on compte aussi un Bosnien et un Bulgare. La dixième victime est la mère de Tobias R.

L’Allemagne craignait une nouvelle attaque terroriste d’extrême droite. Elle est arrivée. Sidéré, le pays voit se multiplier ces derniers temps les attentats.

En juin, l’élu CDU de Hesse Walter Lübcke était abattu sur sa terrasse d’une balle dans la tête, un crime avoué par le néonazi Stephan Ernst. Ce fut un immense choc dans le pays : voir l’extrême droite commettre un assassinat politique en abattant un représentant de l’État, l’Allemagne n’avait pas assisté à cela depuis les débuts de la République de Weimar.

Ensuite, à Halle, en octobre, un extrémiste de droite négationniste tentait de commettre un attentat dans la synagogue, où il aurait fait un massacre si les portes de l’édifice religieux avaient cédé. Il a finalement abattu une passante et le client d’un restaurant de kebab en se filmant et en diffusant la vidéo.

Angoisse

Les attentats se multiplient en Allemagne, et les coups de filet aussi. À Dresde, huit néonazis appartenant à une organisation appelée Revolution Chemnitz  sont jugés depuis près de cinq mois pour avoir planifié des attentats contre des étrangers et des responsables politiques.

Vendredi dernier, les 12 membres d’un groupuscule d’extrême droite étaient arrêtés, soupçonnés d’avoir planifié des attaques contre des mosquées sur le modèle de l’auteur de l’attaque de Christchurch (mars 2019, 51 morts), en Nouvelle-Zélande.

Parmi les suspects, tous de nationalité allemande, figure un policier de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui a été suspendu. Selon le Bild, son but était de « lancer une guerre civile » dans le pays.

Au moment de l’attentat de Halle, les juifs avaient exprimé leur angoisse face à un antisémitisme en recrudescence. « L’inquiétude se répand », avait déclaré le président du Conseil central des juifs en Allemagne, Josef Schuster.

Les représentants des musulmans tiennent le même discours, incriminant eux aussi les autorités.

« Nos avertissements ont été ignorés. La terreur a frappé. Il est temps de se serrer les coudes. Contre la haine et contre la violence, d’où qu’elle vienne. Pendant trop longtemps, les politiciens ont sous-estimé le problème de la violence de droite. Le temps des mots est terminé. Nous demandons aux politiques d’appeler les autorités à agir. Nous appelons tous les acteurs de la société à donner l’exemple. Un signe de solidarité avec les victimes du terrorisme d’extrême droite », disait jeudi matin le porte-parole de la KRM (Conseil de coordination des musulmans d’Allemagne), Zekeriya Altug.

La société civile allemande, profondément ébranlée, semble réagir. Plus de quarante villes ont organisé des veillées jeudi soir, de Berlin à Leipzig, de Fulda à Stuttgart. Partout dans le pays, des manifestations sont annulées, notamment celles qui se tiennent pour le carnaval.

Un peu partout, les drapeaux sont en berne, l’Allemagne est en deuil.

La nouvelle de l’attentat de Hanau a en outre bouleversé le monde entier. La présidente de la Commission européenne, l’Allemande Ursula von der Leyen, s’est dite « choquée par la tragédie », tout comme Emmanuel Macron, qui se tient « aux côtés » de la chancelière. La Turquie a condamné une « attaque raciste » et demande une clarification rapide.

« Nous attendons des autorités allemandes qu’elles déploient tous les efforts possibles pour clarifier ce qui s’est passé », a écrit sur Twitter Ibrahim Kalin, porte-parole du président Erdoğan.

Car moins de vingt-quatre heures après l’attaque, il reste encore beaucoup d’éléments à éclaircir. Les enquêteurs doivent notamment vérifier si l’auteur présumé avait des complices. À cette fin, ses contacts en Allemagne et à l’étranger seront épluchés, a annoncé le parquet fédéral.