Allemagne: démission du dirigeant élu avec le soutien de l’extrême droite

L’alliance entre la droite et l’extrême droite en Thuringe a provoqué des mouvements de protestation dans plusieurs villes en Allemagne, notamment à Erfurt, dans l’est du pays.
Photo: Jens Schlueter Agence France-Presse L’alliance entre la droite et l’extrême droite en Thuringe a provoqué des mouvements de protestation dans plusieurs villes en Allemagne, notamment à Erfurt, dans l’est du pays.

L’Allemagne se dirigeait jeudi vers des élections anticipées en Thuringe pour mettre un terme à une alliance locale inédite entre droite et extrême droite, qualifiée d’« impardonnable » par Angela Merkel et qui ranime le souvenir des années 1930 dans le pays.

À peine 24 heures après son élection comme dirigeant de cet État régional de l’ex-RDA grâce au soutien de l’extrême droite, Thomas Kemmerich, élu du petit parti libéral FDP, a annoncé sa démission et son intention de provoquer des élections anticipées.

« Nous voulons de nouvelles élections afin de retirer les stigmates du soutien de l’AfD », a-t-il annoncé.

Il avait été élu la veille avec les voix coalisées de son mouvement, du parti anti-migrants et anti-élite de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et des élus régionaux de celui de la chancelière allemande, l’Union chrétienne-démocrate (CDU).

Nous voulons de nouvelles élections afin de retirer les stigmates du soutien de l’AfD

 

En visite en Afrique du Sud, Angela Merkel a dénoncé un « acte impardonnable » et « un mauvais jour pour la démocratie ». C’est la première fois dans l’histoire de l’après-guerre qu’un dirigeant régional est élu avec les voix de l’extrême droite et surtout la première fois que de facto la droite modérée fait alliance avec l’AfD, brisant ainsi un tabou politique.

Sur un ton d’une grande fermeté, la chancelière a catégoriquement rejeté toute entente avec l’extrême droite et demandé que le scrutin de Thuringe soit « annulé » par de nouvelles élections.

Toute coopération exclue

Autre conséquence de la bronca : le dirigeant national du FDP, Christian Lindner, a fait savoir qu’il allait poser la question de confiance aux militants de son parti.

Depuis la naissance il y a sept ans de l’AfD, et contrairement à la situation chez le voisin autrichien par exemple, toutes les autres formations politiques allemandes, y compris la droite traditionnelle, excluent toute coopération avec ce parti anti-migrants et anti-élites, principale force d’opposition au Bundestag avec 89 députés.

Un mouvement dont la frange la plus radicale, pilotée justement depuis la Thuringe, remet en cause la culture allemande de repentance pour les crimes du IIIe Reich.

Des manifestations spontanées se sont déroulées dans plusieurs villes pour s’indigner du vote et dresser un parallèle avec les années 1930, lorsque le parti nazi d’Adolf Hitler réussit à conquérir le pouvoir notamment en concluant des alliances avec la droite traditionnelle.

En 1930, c’est justement dans la région de Thuringe que des responsables nazis étaient pour la première fois entrés dans un gouvernement régional. Trois ans plus tard, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devenait chancelier.

Sur les réseaux sociaux, la photo de la poignée de main entre le nouveau dirigeant de cet État régional et le chef de l’AfD dans cette région, le très radical Björn Höcke, côtoie celle d’une autre poignée de mains historique : entre Hitler et le vieux président du Reich Paul von Hindenburg lorsque ce dernier l’avait nommé chancelier.

Björn Höcke a par le passé appelé de ses voeux un « virage à 180 degrés» de la culture mémorielle allemande. Et il s’est félicité du vote de mercredi en exprimant l’espoir qu’il serait « remarqué » et servirait d’exemple dans le reste du pays. L’AfD est de surcroît l’un des plus virulents opposants d’Angela Merkel et de sa politique migratoire depuis l’accueil en 2015 et 2016 d’un million de réfugiés.

Les défis de Merkel

La chancelière se retrouve avec plusieurs gros défis sur les bras. Elle doit gérer d’abord les tiraillements croissants au sein de son parti face à l’attitude à adopter à l’égard de l’extrême droite, en plein essor électoral.

Les élus régionaux CDU de Thuringe n’ont pas tenu compte des avertissements de leurs chefs à Berlin en amont du vote.

Elle fait aussi face à Berlin à un gouvernement de coalition un peu plus fragilisé. Le partenaire social-démocrate a menacé de remettre en question l’alliance actuelle avec les conservateurs si la situation en Thuringe n’était pas définitivement clarifiée.

Une réunion au sommet des responsables des trois partis du gouvernement a été convoquée pour samedi.

Le coprésident du SPD, Norbert Walter-Borjans, a prévenu que son mouvement n’acceptera pas « de continuer comme si de rien n’était ».