En France, une étudiante menacée de mort après avoir critiqué l’islam

Un groupe Facebook a été créé en soutien à Mila, l'adolescente menacée de mort et harcelée après ses propos contre l'islam.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Un groupe Facebook a été créé en soutien à Mila, l'adolescente menacée de mort et harcelée après ses propos contre l'islam.

L’affaire Mila, adolescente cible d’innombrables menaces de mort pour avoir violemment critiqué l’islam, remet en lumière le « droit au blasphème » en France, premier pays d’Europe à l’avoir érigé, et dévoile les ambivalences d’une partie de la gauche et de certaines féministes par rapport à l’islamisme.

« Votre religion, c’est de la merde », avait lancé Mila, une étudiante de 16 ans, dans une vidéo diffusée le 18 janvier. L’ado, qui dit avoir réagi à des insultes d’un garçon éconduit la traitant de « sale lesbienne », a déclaré lundi sur la télévision TMC ne « pas regretter » ses propos.

L’échange vif, parti d’une petite chambre d’adolescente, est devenu une affaire nationale dans une France toujours en pleine réflexion sur la place de l’islam, deuxième religion du pays avec près de 9 % de la population.

Menacée de mort, harcelée, Mila a dû être extraite de son école et fait l’objet, avec sa famille, d’une « vigilance particulière, pour les protéger, de la part de la police nationale », a indiqué le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner.

En revendiquant son « droit au blasphème », l’étudiante a situé le débat sur le terrain toujours sensible de la laïcité : un principe que les Français ont très à coeur, mais qui est contesté dans une société de plus en plus « multiculturelle ».

« La France est la première nation d’Europe qui abolit le délit de blasphème », dès la Déclaration des droits de l’Homme après la Révolution de 1789, souligne Denis Lacorne dans Les Politiques du blasphème, écrit avec Amandine Barb.

« On a le droit d’insulter les religions, mais on ne peut pas insulter une personne ou un groupe de personnes à cause de leur appartenance religieuse », précise à l’AFP M. Lacorne, directeur de recherche au Centre de recherches internationales (CERI) de Paris.

Mila ne sera ainsi pas poursuivie. « Quelle que soit la tonalité outrageante » de ses propos, ils avaient pour « seul objet d’exprimer une opinion personnelle à l’égard d’une religion, sans volonté d’exhorter à la haine ou à la violence contre des individus », a expliqué Jérôme Bourrier, procureur de la région où vit l’adolescente.

Les enquêteurs poursuivent en revanche leurs investigations pour trouver les auteurs des menaces de mort à l’encontre de la jeune fille.

« Double standard »

C’est ce même droit au blasphème qui permettait à l’hebdomadaire CharlieHebdo, cible d’un attentat islamiste au retentissement mondial en 2015, d’étriller toutes les religions, y compris l’islam.

« Charlie moquait la religion, les symboles religieux, mais pas les musulmans eux-mêmes », explique M. Lacorne, qui met en garde : « le droit au blasphème est un vrai droit, mais le risque en France, c’est l’autocensure ».

Dans Le Figaro, quotidien de droite, l’essayiste Eugénie Bastié dénonce « l’étrange silence d’une partie des féministes », y voyant un « double standard qui les conduit à être impitoyables dès lors que le coupable est un mâle blanc occidental, et étrangement retenues lorsque les harceleurs appartiennent à une minorité, en l’occurrence musulmane ».

« Ce qui s’est passé plante les jalons inquiétants d’un “deux poids, deux mesures” », se plaignent également des intellectuels, dont la philosophe féministe Élisabeth Badinter, dans une tribune au magazine L’Express.

La gauche est elle aussi tiraillée, notamment sur son aile extrême. Si le porte-parole du Parti communiste français, Ian Brossat, rappelle qu’« en France, on a le droit de critiquer les religions », le secrétaire national du même parti, Fabien Roussel, a lui aussi « condamné des propos injurieux ».

La cheffe du parti d’extrême droite Rassemblement national [anciennement, le Front national, NDLR], Marine Le Pen, a reconnu qu’on pouvait trouver « vulgaires » les propos de Mila, « mais on ne peut pas accepter que, pour cela, certains la condamnent à mort, en France, au XXIe siècle ».

Selon un sondage de l’institut IFOP pour Charlie Hebdo, les Français sont partagés sur le droit au blasphème : 50 % pour, 50 % contre.

Le trouble et la gêne ont aussi gagné la majorité présidentielle, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, provoquant un tollé après avoir dénoncé une « insulte à la religion », puis de retropédaler pour rappeler « le droit de critiquer une religion ».