Le plus dur reste à faire

Non seulement le Royaume-Uni entend-il remplacer d’ici onze mois son adhésion à l’UE par des arrangements nouveaux, mais il cherche également à conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis.
Photo: Alastair Grant Associated Press Non seulement le Royaume-Uni entend-il remplacer d’ici onze mois son adhésion à l’UE par des arrangements nouveaux, mais il cherche également à conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis.

Après les adieux touchants de la part des eurodéputés et la promesse que « la porte [leur] sera toujours ouverte », ce sont onze mois de négociations ardues qui attendent les Britanniques.

Pendant cette période de transition qui empêche que le Brexit équivaille à un saut dans le vide, Bruxelles et Londres tenteront de conclure un traité de libre-échange, ce qui est loin d’être assuré quand on pense que celui qui lie le Canada à l’Union européenne a nécessité dix années de pourparlers.

Les objectifs de Londres et de Bruxelles ne sont pas du tout compatibles. Le gouvernement britannique cherche surtout à faciliter le libre-échange dans les services, notamment financiers, alors que l’Union européenne s’intéresse davantage au commerce des biens, où elle réalise un important surplus.

« Si accord il y a, celui-ci sera mince », estime Catherine Barnard, professeure de droit au Trinity College de l’Université de Cambridge. Les États membres de l’UE sont très préoccupés par le risque de voir des fournisseurs de services financiers sous-qualifiés venir opérer sur leur territoire. C’est beaucoup plus délicat que pour les biens. Dans ce dernier cas, s’il y a un problème, le bien est séquestré dans un entrepôt, ce qui n’est pas possible pour un service. »

« Un accord de libre-échange partiel pourrait intervenir d’ici la fin de la période de transition, mais entre-temps on poussera beaucoup de hauts cris et l’accord demeurera incertain jusqu’à la fin », ajoute Mme Barnard, qui se spécialise dans le droit de l’Union européenne.

L’obstacle principal n’est pas le temps limité, mais la volonté politique

Les négociations ne commenceront pas avant le début de mars parce que, de chaque côté, on doit définir le mandat qui sera confié aux négociateurs, ce qui rend l’échéancier d’autant plus serré.

Du côté européen, on cherchera à faire en sorte qu’un éventuel accord respecte le plus possible le cadre réglementaire existant, alors que le Royaume-Uni de Boris Johnson souhaite au contraire s’en affranchir. Faute d’un accord, les procédures à la frontière deviendraient plus lourdes, ce qui aurait des répercussions sur les chaînes d’approvisionnement.

« Étant donné ces lignes rouges, seul un accord commercial limité est envisageable selon le scénario le plus optimiste. Cela exigera des compromis. L’obstacle principal n’est pas le temps limité, mais la volonté politique », croit Jonathan Portes, professeur d’économie au King’s College de Londres.

Les négociations ne porteront pas seulement sur le libre-échange, mais également sur tous les domaines hors commerce dans lesquels Londres et Bruxelles sont liés, dont la sécurité, la défense, le transport, l’énergie et la recherche, sans compter la libre circulation des personnes.

Si rien n’est réglé d’ici Noël 2020, les ententes existantes continueront-elles de s’appliquer dans ces domaines ? « C’est difficile à dire, c’est une question juridique très compliquée », estime Catherine Barnard.

« Tout le monde s’entend pour dire que la période courte pose des défis. Il est possible qu’on ne s’entende réellement que sur les eaux territoriales et la sécurité. Peut-être nous entendrons-nous sur un cadre énumérant tous les autres sujets dont nous désirerons discuter par la suite, une espèce de “transition après la transition” en quelque sorte, même si on ne l’appellera pas ainsi », explique John Curtice, professeur de science politique à l’Université Strathclyde à Glasgow.

Non seulement le Royaume-Uni entend-il remplacer d’ici onze mois son adhésion à l’Union européenne par des arrangements nouveaux, mais il cherche également à conclure d’ici Noël un accord de libre-échange avec les États-Unis. Rien de moins. De toute évidence, pour Boris Johnson, rien n’est trop fantastic et, pour Donald Trump, rien n’est trop great.

Le jour J du Brexit n’est pas matière à célébration pour tous les Britanniques. Selon la plupart des sondages, le « Leave » et le « Remain » sont à égalité, certaines études indiquant même que, si un nouveau référendum était tenu aujourd’hui, le verdict serait de demeurer dans l’Union européenne. Dans les circonstances, l’issue des négociations qui s’amorceront bientôt sera cruciale. Si les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes du gouvernement conservateur et, surtout, de la population britannique, cette dernière voudra peut-être accepter l’invitation faite mercredi par les eurodéputés de réintégrer leur Parlement quand elle le voudra.

Les adieux font des remous

Le drapeau du Royaume-Uni a été retiré du Conseil européen et du Parlement européen à Bruxelles, et sur le parvis du parlement britannique, des pro-Brexit ont mis le feu à un drapeau européen vendredi soir. À une heure du moment fatidique, pendant qu’un compte à rebours était lancé sur la façade de Downing Street, le premier ministre Boris Johnson a prédit que le Brexit, dont il a été un promoteur acharné, serait un « succès retentissant », « quels que soient les obstacles ». « La chose la plus importante à dire ce soir, c’est que ce n’est pas la fin, mais le début, le moment où l’aube pointe et le rideau se lève sur un nouvel acte de notre grand drame national », a-t-il ajouté, lyrique, promettant « le début d’une nouvelle ère de coopération amicale » avec l’Union européenne.

De son côté, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, a promis vendredi, juste après le Brexit, de renforcer les relations bilatérales avec Londres.

De Bruxelles à Berlin en passant par Paris, les dirigeants européens ont exprimé leurs regrets et leur détermination à trouver « le meilleur partenariat possible » pour le Brexit qui porte un coup au rêve européen. « Un signal d’alarme historique » qui doit « nous faire réfléchir », a averti le président français, Emmanuel Macron.

Les Remainers gardent un goût amer, notamment dans les provinces britanniques qui ont voté majoritairement pour rester dans l’UE, en Écosse et Irlande du Nord. À Édimbourg, la première ministre Nicola Sturgeon a évoqué « un moment de réelle et profonde tristesse […] empreinte de colère ». Et a même gazouillé : « L’Écosse reviendra au coeur de l’Europe en tant que pays indépendant », déterminée à lutter contre le refus de Londres d’autoriser un référendum sur le sujet. Pour le signifier sans équivoque, même après 23 heures vendredi au Parlement écossais, le drapeau européen continuait de flotter. En Irlande du Nord, une pancarte d’un mouvement europhile proclame « cette île rejette le Brexit ».

Agence France-Presse