La mobilisation s’essouffle en France

Mardi, une manifestation a attiré quelques milliers de personnes seulement.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Mardi, une manifestation a attiré quelques milliers de personnes seulement.

« Il régnait ce matin à Paris comme une douce atmosphère de lendemain de grève. » C’est le chroniqueur Philippe Tesson qui prononçait ces mots sur les ondes de Radio Classique mardi matin. Alors que les syndicats les plus récalcitrants, la Confédération générale du travail (CGT) et Force ouvrière (FO), lançaient une ultime mobilisation devant s’étendre jusqu’à jeudi, les signes d’un essoufflement du mouvement étaient palpables.

À Paris, à peine quelques milliers de personnes ont défilé de l’École militaire à la rue du Bac. Depuis lundi, les Parisiens ont retrouvé des transports publics presque normaux même si certains métros ne circulent qu’aux heures de pointe. Certes, les trains régionaux demeurent plus perturbés, mais 80 % des TGV circulent. Mardi, à peine 6 % des employés de la SNCF étaient en grève. Au début de la grève, le 5 décembre, ils étaient 55,6 %. Si les ports de Dunkerque, du Havre, de Rouen, de Nantes–Saint-Nazaire, de La Rochelle, de Bordeaux et de Marseille ont été bloqués, chez les enseignants le taux de grévistes était d’à peine 4,29 %.

Certains syndicalistes évoquent la possibilité d’une grève perlée qui s’étirerait jusqu’à la mi-février et où les plus militants alterneraient les journées travaillées avec les journées de grève. Mais d’autres n’hésitent pas à prévoir un quasi-rétablissement des transports dès le week-end prochain. Il faut dire qu’après avoir battu un record de longévité qui remonte à 1986, les grévistes n’ont souvent plus les moyens de faire la grève. Ce qui n’a pas empêché certains membres de syndicats réformistes, comme ceux de l’UNSA (RATP), de désobéir à leurs exécutifs syndicaux en appelant à la poursuite du mouvement.

Casser l’unité syndicale

Depuis quelques jours, le gouvernement a multiplié les annonces destinées à casser l’unité des syndicats. Lundi, il a mis un demi-milliard d’euros sur la table afin d’augmenter les salaires des enseignants dès l’an prochain. Ces augmentations visent à compenser les pertes qu’ils subiront au moment de leur retraite à cause du nouveau mode de calcul basé sur l’ensemble des années travaillées plutôt que sur les 25 dernières.

Mais, si l’unité syndicale est aujourd’hui compromise, c’est d’abord parce que le premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé le « retrait provisoire » de l’âge pivot de départ à la retraite fixé à 64 ans. « Une victoire pour la CFDT ! » a aussitôt écrit sur Twitter le patron de cette dernière, Laurent Berger. D’ailleurs, la centrale réformiste n’a pas appelé à la grève cette semaine. Ce report de l’âge pivot était destiné à équilibrer les comptes du régime à l’horizon de 2027. Les discussions sont donc reportées à une conférence de financement chargée d’examiner d’autres moyens d’équilibrer les comptes d’ici le mois d’avril.

 
Photo: Gérard Julien Agence France-Presse Un manifestant portant la combinaison rouge et le masque Dali de la série à succès espagnole Netflix, «La Casa de Papel» («Money Heist»), tient une cartouche de fumée lors d'une manifestation à Marseille.

À la CGT, on qualifie ces négociations d’« enfumage » et de « piège ». Il faut dire que le gouvernement leur a fixé des limites strictes. Les solutions dégagées ne pourront ni réduire le montant des retraites ni augmenter les coûts du travail, donc les cotisations patronales. Nombre d’analystes et de spécialistes du sujet ne voient pas comment on pourra s’en sortir autrement qu’en reportant l’âge de départ à la retraite, comme cela a d’ailleurs été fait dans la plupart des pays européens.

D’aucuns reprochent d’ailleurs au gouvernement d’avoir lui-même contribué à gonfler ce déficit par les nombreuses concessions faites depuis cinq semaines à plusieurs professions : enseignants, policiers, militaires, marins-pêcheurs, routiers, pilotes de ligne et même danseurs de l’opéra. « Si un déficit s’annonce bel et bien à l’horizon 2025, écrit le chroniqueur du magazine L’Obs Pascal Riché, c’est uniquement parce que le pouvoir a rogné les recettes, au gré de ses réformes […]. En bonne logique, de telles baisses de financement devraient être compensées par de nouvelles recettes. Mais cette bonne logique est sacrilège. »

Trêve électorale ?

Le retrait de l’âge pivot a fait hurler la droite du parti Les Républicains, qui estime qu’« il n’y a plus de réforme », selon les mots du président du Sénat, Gérard Larcher. Mardi matin, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a dénoncé « le jusqu’au-boutisme » et appelé à sortir de la crise actuelle par le haut. Au contraire, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, invite les grévistes à poursuivre le mouvement, qualifiant au passage les syndicats réformistes d’« idiots utiles du macronisme ».

En février, les parlementaires seront donc invités à examiner un projet de loi proposant un régime de retraites dit « par points », mais dont personne ne saura s’il sera déficitaire ou pas. Pour la plupart des observateurs, cette trêve est aussi motivée par l’approche des élections municipales qui se tiendront les 15 et 22 mars. Celles-ci s’annoncent difficiles pour le parti d’Emmanuel Macron, La République en marche (LREM), qui ne jouit que de très peu d’implantation locale.

À la faveur de la grève, des assemblées électorales ont déjà été perturbées par des manifestants syndicaux dans plusieurs municipalités. À Cherbourg, la cérémonie de la galette des Rois de la candidate LREM a été envahie par des grévistes. Même chose à Strasbourg, où la permanence du candidat a été tapissée d’autocollants. À Poitiers et à Évreux, les vitrines du candidat LREM ont été respectivement brisées et taguées. En ces temps de grève, nombre de candidats se font discrets sur leur appartenance au parti présidentiel.

Compromis ou pas, il n’est pas impossible que le conflit en cours soit simplement reporté au printemps, alors que la question de l’âge pivot reviendra sur le tapis et que le Parlement examinera le projet de loi en seconde lecture.