Une rentrée déterminante pour Emmanuel Macron

Mardi dernier dans son allocution du jour de l’An, le président [Emmanuel Macron], qui joue sa réélection dans deux ans, a dit souhaiter «un compromis rapide».
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse Mardi dernier dans son allocution du jour de l’An, le président [Emmanuel Macron], qui joue sa réélection dans deux ans, a dit souhaiter «un compromis rapide».

Samedi, la grève des transports contre la réforme des retraites aura atteint son trente et unième jour de mobilisation. De mémoire de gréviste, c’est un record absolu depuis 30 ans. Dépassée, la grève record de 1986-1987 à la SNCF qui avait duré 28 jours. Éclipsées, les trois semaines de grève contre la politique de rigueur du premier ministre Alain Juppé en 1995. Même si la mobilisation actuelle n’est peut-être pas tout à fait au même niveau que les précédentes, la grève contre la réforme des retraites lancée le 5 décembre dernier est déjà entrée dans les annales des luttes sociales françaises.

De l’avis de tous, la semaine qui s’annonce pourrait être déterminante. En cette rentrée 2020, dès lundi, les avocats seront dans la rue alors que les syndicats de la chimie prévoient bloquer des raffineries jeudi prochain, journée de mobilisation nationale. Si le nombre de grévistes a semblé s’effriter durant la période de Noël, on saura à la fin de la semaine si le front syndical résistera aux divisions qui le minent déjà. En effet, alors que l’intersyndicale CGT-FO-Solidaires-FSU a appelé à manifester jeudi, les syndicats plus réformistes comme la CFDT et l’UNSA n’ont encore rien décidé. Ils attendent la reprise des négociations mardi où il devrait être question de moduler l’âge de départ à la retraite selon ce qu’on nomme ici la « pénibilité » de chaque métier.

« Un compromis rapide »

Si les autres syndicats réclament le retrait pur et simple de la réforme, la CFDT n’a rien contre le principe d’un nouveau régime de retraite dit par points. Mais, on ne voit pas encore comment le principal syndicat réformiste pourrait lâcher du lest tant que le gouvernement ne reculera pas au moins partiellement sur l’« âge pivot » de 64 ans à partir duquel un salarié pourrait partir à la retraite avec sa pleine pension. Son président, Laurent Berger, évoque une « ligne rouge » qu’il ne saurait franchir.

Ce qui se joue aujourd’hui, c’est l’ampleur des concessions [qu’Emmanuel Macron] jugera nécessaires, et non pas l’issue de la réforme, quoi qu’en disent ceux qui réclament le retrait pur et simple de la réforme

Pourtant, mardi dernier dans son allocution du jour de l’An, le président, qui joue sa réélection dans deux ans, a dit souhaiter « un compromis rapide ». À un peu plus de deux mois des élections municipales, tous les observateurs en ont déduit qu’il était prêt à lâcher du lest et mettait la pression sur son premier ministre, Édouard Philippe, afin d’arriver à une solution.

Personne ne sait encore à quoi précisément pourrait ressembler le projet de loi qui doit être présenté au Conseil des ministres le 22 janvier prochain. En réalité, celui qui est actuellement sur la table ne ressemble déjà plus à celui qu’avait proposé Emmanuel Macron durant sa campagne électorale.

Quelle universalité ?

Lors d’un déplacement à Rodez, le 3 octobre 2019, le candidat s’était engagé à supprimer totalement les régimes dits spéciaux qui garantissent à certaines professions des conditions différentes de départ à la retraite. « Il n’y aura plus de régimes spéciaux à proprement parler », disait-il. Et il lançait cette mise en garde : « Si je commence à dire on garde un régime spécial pour l’un, ça va tomber comme des dominos, on me dira, vous le faites pour les policiers, vous le faites pour les gendarmes et après, pourquoi pas pour les infirmiers et les infirmières. »

Or, depuis le début des négociations, au moins huit régimes spéciaux ont déjà été maintenus, à commencer justement par les policiers, les pompiers, les militaires, les douaniers, les gardiens de prison et les contrôleurs aériens. Le gouvernement invoque ici une exception justifiée par des « fonctions dangereuses exercées dans le cadre des missions régaliennes ». En tout, une douzaine de professions se sont vu proposer un traitement préférentiel.

Et la liste ne cesse de s’allonger. Le 16 décembre, les transporteurs routiers ont obtenu le droit de partir à la retraite cinq ans avant l’âge légal. Le 22 décembre, ce sont les marins-pêcheurs qui obtinrent l’assurance de pouvoir partir avant 62 ans. Le 15 décembre, ce fut au tour des pilotes de ligne.

Que reste-t-il de l’« universalité » et de l’« égalité » dont se réclamait la proposition d’Emmanuel Macron ? Pas grand-chose selon plusieurs. Pour Guy Dreux, membre de l’Institut de recherches de la FSU, l’« universalité » revendiquée par le nouveau régime vise surtout à adapter les retraites à un monde du travail devenu plus précaire. « L’universalité défendue aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un des éléments qui permettent de faire admettre et de faire advenir un monde du travail débarrassé des conventions collectives et des statuts, flexibilisé sur des logiques purement contractuelles », a-t-il déclaré au quotidien Le Monde.

Un « pognon de dingue »

Selon ceux qui sont proches du dossier, un compromis pourrait tout de même se dessiner autour de la reconnaissance de la pénibilité des tâches. Les travailleurs qui exercent des métiers éprouvants se verraient attribuer des points leur permettant de partir plus tôt avec une pleine retraite. On aurait ainsi un âge pivot de départ à la retraite, mais « à la carte ». « Ce qui se joue aujourd’hui, c’est l’ampleur des concessions qu’il [le président] jugera nécessaires, et non pas l’issue de la réforme, quoi qu’en disent ceux qui réclament le retrait pur et simple de la réforme, comme la CGT », affirmait sur le site Atlantico Chloé Morin, de l’institut Ipsos.

Le gouvernement veut croire qu’en bouclant un compromis de dernière minute avec les syndicats les plus modérés, il aura les plus radicaux à l’usure. Reste à savoir combien coûtera cette réforme. Pour les seuls enseignants, dont le salaire devra être revalorisé pour compenser la perte de certains avantages, le ministre Jean-Michel Blanquer a annoncé vouloir débourser 10 milliards d’euros sur plusieurs années. L’an dernier, la crise des gilets jaunes avait « coûté » pas moins de 17 milliards d’euros. Selon Lucie Robequain du quotidien Les Échos, celle des retraites « pourrait peser encore plus ». Comme disait Emmanuel Macron en 2018, ça pourrait coûter « un pognon de dingue ! »