Le paradoxe écossais du Brexit

La campagne des conservateurs en Écosse a été marquée par des attaques contre les souverainistes.
Photo: Andy Buchanan Agence France-Presse La campagne des conservateurs en Écosse a été marquée par des attaques contre les souverainistes.

Martha a 22 ans. Elle habite dans les Highlands. En juin 2016, elle a voté Remain lors du référendum sur le Brexit. Elle considère que les principales aides dont l’Écosse bénéficie viennent de l’Union européenne. Elle votera pour l’indépendance de l’Écosse si un nouveau référendum sur cette question est tenu. Elle le fera pour des raisons culturelles, mais aussi parce qu’elle considère que l’Écosse est négligée par Londres. « Il y a encore trop de petites routes d’une seule voie dans les Highlands », signale-t-elle à titre d’exemple.

En ce matin frisquet de mi-décembre, Martha joue de la cornemuse, un instrument qu’elle fréquente depuis 13 ans, dans la rue Buchanan, une magnifique artère piétonne de Glasgow, la métropole écossaise, située assez loin au sud des Highlands. Elle est vêtue de tartan.

Robert MacKansh porte lui aussi un tartan, en l’occurrence celui du clan MacKinnis auquel il se croit apparenté. Il chante des chansons qui appartiennent au genre folk sans être vraiment folkloriques, s’accompagnant d’une chaîne stéréo moderne. Il se propose d’apprendre bientôt le gaélique écossais. Cette langue a presque complètement disparu, mais on constate une certaine résurgence, surtout chez les jeunes, et peut-être aussi chez les gens d’âge mûr comme M. MacKansh. Contrairement à Martha, ce dernier ne souhaite pas que l’Écosse, une fois devenue indépendante, cherche à devenir membre de l’Union européenne. Il croit que sa région, dont l’économie est solide et diversifiée, peut exporter ses produits sans avoir à adhérer à une autre structure politique.

81 %
C’est la proportion des sièges écossais à Westminster remportés par le Scottish National Party (SNP, souverainiste) lors des élections du 12 décembre dernier.

Ce qui l’horripile dans l’actualité récente, c’est le raz-de marée conservateur qui vient de balayer une bonne partie de l’Angleterre. Il n’est pas seul à éprouver ce sentiment. On croise très souvent des Écossais qui insistent pour rappeler au visiteur qu’il n’est pas en sol anglais. Entre autres, ils sont généralement peu intéressés par le laisser-faire économique et les politiques d’immigration frileuses chères aux Tories.

Évidemment, les Écossais ne sont pas tous des virtuoses de la cornemuse ni des amateurs de costumes traditionnels, mais ils sont nombreux à revendiquer haut et fort leur identité nationale. Ils se disent plus volontiers Écossais que Britanniques. Les sondages et les résultats pour l’Écosse des récentes élections générales, tenues le 12 décembre dernier au Royaume-Uni, tendent à le confirmer.

L’indépendance n’est pas inéluctable, mais elle paraît plus plausible après ce scrutin, qui a permis au Scottish National Party (SNP, souverainiste) de remporter 48 des 59 sièges que l’Écosse compte à Westminster, le Parlement britannique. Cela représente un gain de 13 sièges. Le Parti conservateur, de son côté, a perdu 7 des 13 sièges qu’il détenait en Écosse. Ces mêmes Tories qui ont réalisé en Angleterre et au pays de Galles un score assez costaud pour qu’on puisse parler d’une victoire « historique » !

Nouvelle consultation

Si dans les autres régions du Royaume-Uni la campagne des conservateurs était essentiellement axée sur la promesse de « réaliser le Brexit » (to get Brexit done), en Écosse elle a été marquée aussi par des attaques contre les souverainistes.

Nicola Sturgeon, la première ministre SNP du gouvernement local, voit dans le résultat électoral un signe que les Écossais veulent devenir indépendants ou, à tout le moins, qu’ils tiennent à être consultés de nouveau à ce sujet, surtout que le contexte a radicalement changé avec le Brexit.

Le 18 septembre 2014, les Écossais avaient dit « non » à l’indépendance dans une proportion de 55 % des voix. Puis, un peu moins de deux ans plus tard, le Remain ou, si l’on veut, le « non » au Brexit, a obtenu 62 % des voix en Écosse. À Édimbourg, la capitale, trois citoyens sur quatre ont voté pour le maintien du lien avec l’Union européenne.

Le gouvernement écossais de Nicola Sturgeon rappelle souvent que le Brexit risque de coûter gros en matière de perte de revenus et d’emplois. La question des avantages et des désavantages matériels que l’Écosse tire de son appartenance au Royaume-Uni est également évoquée ad nauseam, comme cela est inévitable quand sévissent les « fièvres référendaires ».

Pour Mme Sturgeon, le gouvernement de Boris Johnson, parce qu’il vient de subir une défaite cuisante en Écosse malgré ses succès ailleurs, n’a pas le droit de s’opposer à la tenue d’un nouveau référendum sur l’avenir constitutionnel de ce territoire du nord de la Grande-Bretagne.

45 %
C’est la part du vote populaire attribuée au SNP lors de ces mêmes élections.

Il faut quand même souligner que le SNP n’a remporté que 45 % du vote populaire même s’il a récolté 81 % des sièges écossais à Westminster. C’est assez loin de la barre symbolique des 50 %, qui pourrait selon certains faire plier Boris Johnson et ses partisans, pour qui la question du statut de l’Écosse a déjà été réglée en 2014 et qui pensent que cela devrait valoir « pour au moins une génération ». Pour l’instant, pas question pour eux de permettre à Édimbourg d’organiser un « Indyref2 » comme David Cameron l’avait fait en 2014. M. Johnson et ses ministres n’ont pas manqué ces derniers jours de mentionner que 55 % des électeurs écossais ont voté pour des candidats opposés à l’indépendance.

Nicola Sturgeon, de son côté, a répété à plusieurs reprises que « l’Écosse ne peut pas être emprisonnée dans l’Union [le Royaume-Uni] contre son gré ». Certains observateurs pensent que Londres pourrait céder parce que plusieurs sondages récents montrent que l’appui à l’indépendance approche « dangereusement » des 50 %. La First Minister croit que la « démocratie » l’emportera et que Westminster changera finalement sa position, sinon en 2020 comme elle le propose, du moins après les élections locales écossaises prévues en 2021.

Le Labour Party a perdu six des sept sièges qu’il détenait en Écosse. Conscientes qu’une bonne partie de leur électorat s’est tournée vers le SNP, certaines personnalités travaillistes admettent qu’un second référendum constitutionnel sera nécessaire, mais préféreraient que trois options soient proposées aux électeurs écossais : le statu quo, l’indépendance et une plus grande décentralisation des pouvoirs.

Avenir en jeu

Les conservateurs détiennent maintenant la plus forte majorité à Westminster depuis les années 1980 et ils en sont à leur quatrième mandat d’affilée. On se trouve devant ce paradoxe étonnant : le Brexit a donné une nouvelle impulsion au mouvement souverainiste et pro-européen en Écosse, mais, en même temps, il peut rendre l’indépendance plus compliquée que si elle avait été proclamée en 2014 quand il semblait que le Royaume-Uni resterait membre de l’Union européenne. Le spectre d’une frontière dure le long des monts Cheviot en fera réfléchir plus d’un.

C’est rien de moins que l’avenir du Royaume-Uni qui est en jeu. En novembre, un sondage Ipsos MORI avait montré qu’un Britannique sur deux pensait que le pays sous sa forme actuelle pourrait cesser d’exister d’ici dix ans. En 2014, pendant la campagne référendaire en Écosse, ils n’étaient que 43 % à se dire de cet avis.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.

3 commentaires
  • Lionel Orengo - Inscrit 31 décembre 2019 06 h 41

    L'Ecosse aura plus de chance de rentrer dans l'UE comme nation indépendante une fois le BREXIT

    (...) complètement réalisé. S'il se réalise complètement, la sortie définitive du RU de l'UE permettra aux écossais, une fois l'indépendance acquise (ce dont je doute fort) de faire leur demande d'adhésion à l'UE en tant que pays tiers. Les statuts de l'UE sont clairs sur ce point : aucune nation ayant fait sécession d'un état de l'UE ne peut formuler de demande d'adhésion à l'UE. De plus, il faut l'unanimité des pays membres pour une telle adhésion et je gage que des pays ayant des problèmes avec des régions "séparatistes" donnent leur vote à l’entrée de l’Ecosse (Espagne, Belgique, France).

    Quoiqu’il en soit, je comprends que la question nationale écossaise inspire les Québécois. Toutefois il ne faut pas mélanger ces deux combats. Si le Québec voit dans l’indépendance une question vitale pour son avenir, les écossais cherchent avant tout une possibilité de contrer le centralisme londonien encore étouffant en dépit de la « devolution » de Blair.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 décembre 2019 10 h 07

    À quand le 2e référendum en Écosse ?

    Les indépendantistes écossais ont-ils fait une gaffe en demandant la permission à Londres de tenir un référendum en 2014, même si cela était légalement nécessaire? Peut-être que oui, considérant que le chef conservateur, Boris Johnson, refuse maintenant que se tienne un 2e référendum, soutenant qu’un par génération c’est suffisant. Le Québec n’a pas demandé la permission au Canada pour tenir les référendums de 1980 et de 1995.

    Même si Johnson réalise le Brexit le 31 janvier, les relations entre le Royaume-Uni et l’UE des 27 resteront les mêmes jusqu’à la fin de l’année 2020. C’est après, vraisemblablement, que les effets du Brexit se feront sentir dans le portefeuille des Britanniques. C’est pourquoi le Parti national écossais (PNÉ) n’a pas intérêt à tenir son référendum avant 2021.

    Comme les élections législatives en Écosse sont prévues le 6 mai 2021, c’est à ce moment que la cheffe du PNÉ, Nicola Sturgeon, doit jouer son va-tout. Elle doit convaincre les Écossais de lui donner un mandat fort afin qu’elle puisse elle-même convaincre Johnson de l’autoriser à tenir un 2e référendum. Le cas échéant, elle se présentera devant son vis-à-vis anglais et lui rappellera que deux États ont fusionné librement en 1707 et que l’heure est venue d’aller chacun de son côté. Si Johnson refuse toujours, Mme Sturgeon n’aura d’autre choix que de foncer et de tenir malgré tout le référendum. Pour éviter des querelles inutiles, elle le tiendra dans les mêmes conditions que le premier (souvenons-nous que Londres avait exigé que la question soit celle qui a été posée).

    Le refus de Londres fera certes peur à des indépendantistes écossais, mais il choquera en revanche des unionistes qui s’indigneront de la dureté des parlementaires anglais. Si le Oui l’emporte de façon convaincante, Londres n’aura d’autre choix que de laisser partir l’Écosse, par contre, s’il l’emporte de justesse, cela pourrait être différent. Mais il serait étonnant que cela vire comme en Espagne en 2017.

  • Germain Dallaire - Abonné 31 décembre 2019 16 h 05

    Oh my God! comme dirait la reine

    Quand même très intéressante la situation suite au Brexit. Une Écosse qui risque de voter son indépendance et demander son rattachement à une UE qui foule aux pieds le droit des peuples avec la Catalogne. Une Irlande du Nord résultat de la politique de partition des Britaniques qui risque de vouloir se rattacher à l'Irlande. L'histoire a parfois des ironies qui font sourire...