Craintes nord-irlandaises face au Brexit

Un graffiti pro-Brexit tapisse un mur séparant la zone protestante de la zone catholique de Belfast.
Photo: Peter Morrison Associated Press Un graffiti pro-Brexit tapisse un mur séparant la zone protestante de la zone catholique de Belfast.

La « frontière dure » entre la république d’Irlande et les six comtés « loyalistes » du nord de l’île a disparu il y a plus de vingt-cinq ans, mais une autre démarcation, immatérielle mais tout à fait réelle, risque d’être tracée au milieu de la mer d’Irlande dans un an. Pendant ce temps, un mur de plusieurs kilomètres de long sépare toujours le quartier de Falls de celui de Shankill à Belfast, la capitale de l’Irlande du Nord, même si les catholiques et les protestants (aujourd’hui on dit plutôt les nationalistes et les unionistes) ne se tirent plus dessus comme à l’époque des Troubles.

Photo: Claude Lévesque Le Devoir Des «murs de paix» séparent les quartiers catholiques et protestants à Belfast.

La crainte des Européens, des Irlandais et d’une bonne partie des Britanniques a toujours été que le Brexit, qui devient inéluctable avec l’élection, triomphale disons-le, de Boris Johnson le jeudi 12 décembre ne ravive les tensions entre les deux communautés en Irlande du Nord. Le danger serait particulièrement grand si la libre circulation entre les deux parties de l’île était entravée mais, fort heureusement, le dernier accord conclu entre Londres et l’Union européenne (UE) exclut tout retour à une frontière dure. Il reste aux députés nouvellement élus au Parlement de Westminster à le ratifier. La députation sortante n’a pas eu le temps de le faire parce que M. Johnson a déclenché sans trop crier gare des élections anticipées.

« Le Brexit ne me fait pas peur. Rétablir la frontière avec la république ? Ils n’oseront jamais », croit le guide du Coiste Irish Political Tour, un ancien militant de l’IRA (l’Armée républicaine irlandaise) qui a passé huit ans et demi dans la prison de Maze après avoir été « interrogé » par les autorités britanniques à bord du HMS Maidstone. Ce navire de guerre avait été amarré dans le port de Belfast et transformé en centre de détention temporaire au début de cette guerre civile qui a sévi de 1968 à 1998 et qu’officiellement on appelle The Troubles.

Photo: Peter Morrison Associated Press Des touristes participent à une visite guidée politique à Belfast

Evanne, une jeune étudiante native de la république d’Irlande, fait chaque semaine le trajet entre Dublin et Belfast parce qu’elle étudie dans cette dernière ville. Le Brexit l’inquiète. « On ne sait jamais ce qui peut arriver », dit-elle. Les habitants des deux entités traversent régulièrement la frontière aujourd’hui invisible et imperceptible. En fait, depuis les années 1920, la circulation des personnes n’a jamais été difficile (sauf pendant les Troubles), mais les marchandises, elles, ont été soumises à des tarifs douaniers jusqu’à la création du marché unique européen en 1993. De nombreux Irlandais possèdent deux passeports, un républicain et un autre britannique. Des autobus relient Dublin et Belfast presque toutes les heures, et les trains en font presque autant.

Le problème en Irlande du Nord ne se situe probablement pas à ce niveau; du moins, c’est ce qu’on espère. On considère plutôt à Londres que, si cette dernière continue à faire du commerce avec un pays de l’UE (la république au Sud) après le Brexit, il faudra exercer un contrôle et imposer des tarifs douaniers sur les marchandises destinées au reste du Royaume-Uni.

« Le problème vient des unionistes qui s’inquiètent de la possibilité très réelle de voir apparaître une frontière en mer d’Irlande entre la partie nord de l’île [même si elle cessera officiellement de faire partie de l’UE] et le reste du Royaume-Uni, remarque Kevin Hanratty, directeur du Human Rights Consortium à Belfast. Récemment, des leaders de cette mouvance ont tenu un grand rassemblement à l’Ulster Hall, une salle de spectacle importante de Belfast, et ils ont exprimé très clairement leurs craintes. » Sans aller jusqu’à redouter un retour à la violence des années les plus sombres de la deuxième moitié du XXe siècle, M. Hanratty croit que des tensions pourraient se faire jour et qu’elles viendraient surtout de la part des unionistes purs et durs.

Theresa May avait dû s’allier à un parti unioniste, le DUP (Democratic Unionist Party), après avoir perdu sa majorité parlementaire en 2017, et Boris Johnson n’a jamais officiellement mis fin à cet accord. Avec cette possibilité que l’Irlande du Nord soit bientôt séparée du Royaume-Uni par l’imposition de tarifs douaniers, nombreux sont les unionistes qui crient à la trahison.

Stress post-traumatique

Comme plusieurs de ses compagnons d’infortune, le guide du Coiste Irish Political Tour, qui aime à se faire appeler « Rocky », souffre de stress post-traumatique et dit faire des cauchemars presque toutes les nuits. Il n’est pas tendre à l’endroit de ses anciens geôliers, mais il ne souhaite pas qu’on replonge dans la violence. D’ailleurs, la démographie pourrait bien se charger de rendre inéluctable la réunification de l’Irlande pour laquelle il s’est battu, à plus ou moins brève échéance.

Photo: Peter Morrison Associated Press

Même si le Parlement local de Stormont est paralysé depuis trois ans, les antagonismes ne sont pas trop palpables aujourd’hui à Belfast. Sauf si on se promène le long de Falls Road, l’artère qui traverse le quartier catholique, ou de Shankill Road, celle qui traverse le quartier protestant. Deux secteurs économiquement défavorisés qui semblent se regarder en chiens de faïence. Le message véhiculé par les nombreuses murales consiste à blâmer l’autre camp pour la sale guerre qui a fait en tout 3600 morts et des milliers de blessés. Le conflit a aussi été marqué par des grèves de la faim, qui ont été fatales pour certains prisonniers, dont le célèbre Bobby Sands, mort à 27 ans en 1981.

Dès la fin des années soixante, les autorités britanniques ont commencé à élever des murs afin de séparer les communautés rivales dans certains secteurs clés. Un de ces « murs de la paix », construit à mi-chemin entre Falls Road et Shankill Road, fait plusieurs kilomètres de long. Cette structure imposante et austère, qui comporte des barrières généralement ouvertes pendant la journée, est également couverte de murales et de graffitis, dont les messages sont beaucoup moins belliqueux et revendicateurs que ceux qu’on aperçoit le long des deux artères susmentionnées.

Aux élections du jeudi 12 décembre, le DUP a perdu deux sièges, le Sinn Féin, principal parti nationaliste, s’est maintenu, le SDLP (Social Democratic Labour Party), un parti favorable à la réunification mais plus modéré que le Sinn Féin, en a gagné deux, et Alliance, une formation résolument centriste, a aussi fait élire deux de ses candidats au Parlement de Westminster.

Aujourd’hui, plusieurs anciens combattants des Troubles conseillent à leurs cadets de ne pas suivre leur exemple. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas particulièrement désireux de le faire, surtout quand ils s’identifient aux deux communautés. C’est le cas de Phil, qui travaille dans l’hôtellerie. Il a voté pour le parti centriste Alliance. Il ajoute que l’argent arrange souvent les choses. Il se dit très attaché à l’Irlande, mais craint que, si les choses se gâtent, un nouvel exode de ses compatriotes puisse se produire.

Les deux parties de l’Irlande ont connu plusieurs bonnes années, du moins jusqu’à la crise de 2008. La république a même été surnommée le « tigre celtique » pendant un certain temps. Cela se voit dans le nombre incroyable d’édifices ultramodernes qui ont poussé le long du fleuve Liffey, à Dublin. Belfast et l’Irlande du Nord ne sont pas tout à fait en reste. Les touristes y sont assez nombreux, attirés, entre autres, par le musée consacré au Titanic, par les décors de la série Game of Thrones et par la créativité légendaire des musiciens de la région.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

6 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 30 décembre 2019 00 h 59

    SANS CRIER GARE ?

    Monsieur Lévesque écrit: « La députation sortante n’a pas eu le temps de le faire parce que M. Johnson a déclenché sans trop crier gare des élections anticipées. »

    Ouf !

    À quatre reprises (trois fois sous Theresa May et une fois sous Boris Johnson) les Communes ont refusé d'entériner le European Union (Withdrawal) Bill.

    Je crois qu'il n'y a qu'en France que les parlementaires ont fait également fi d'un référendum.

    Il n'y avait plus d'autres solution que d'aller en élections, ce à quoi les Travaillistes et les Lib-Dems s'opposèrent.

    Comme il fallait une majorité des deux tiers pour dissoudre la Chambre, Johnson n'arrivait pas à l'obtenir.

    Finalement, face à une opinion publique qui réclamait une solution, l'opposition finit par voter avec le gouvernement pour permettre la dissolution.

    On ne peut pas dire que ce soit une surprise et que cela a été fait sans «crier gare».

    Je demeure convaincue que la question irlandaise sera résolue avant la question écossaise.

    Comme le dit l'auteur, la démographie joue pour les catholique (nationalistes).

    Les unionistes ont perdu beaucoup de vigueur.

    Que les catholiques du Sinn Fein détiennent deux sièges à Belfast est significatif du changement démographique.

    On avait prédit que vers 2030, les catholiques-nationalistes seraient la majorité en Irlande du Nord.

    Londres ne pourra pas retenir bien longtemps dans son giron une Irlande du Nord qui veut la réunification avec la République d'Irlande qui avait écrit ce principe dans sa constitution.

    Du moins, pas aussi longtemps qu'elle a refusé le Home Rule à ce qui est devenu l'Eire.

    En Écosse, je ne crois pas que Nicola Sturgeon aille vers une UDI, même s'il est possible qu'elle tienne un référendum consultatif sur l'indépendance écossaise sans l'accord de Londres, mais sans l'exécuter.

    N'est pas Carles Puidgemont qui veut.

    Et Boris Johnson ne va consentir un un référendum décisionnel ou mandatoire que s'il est sûr de l'emporter.

    • Françoise Labelle - Abonnée 30 décembre 2019 07 h 19

      Je pense que M.Lévesque parle de la députation d'Irlande du nord à Westminster et non de toute la députation britannique.

      À propos de l'Écosse, vous laissez entendre qu'un référendum serait une pièce dans les négociations entre Londres et Édimbourg. L'Irlande, l'Écosse, les futures relations avec l'UE, c'est beaucoup d'intérêts contradictoires à concilier. Un Brexit dur, évoqué récemment par Boris, mènerait plus probablement à l'indépendance sinon à des arrangements particuliers avec l'UE. Le mutisme de Londres aux questions de Sturgeon mousse déjà le vote indépendantiste. La victoire de Boris pourrait aussi au contraire mener au «Brino», un Brexit en apparence seulement, tout comme son plan de retrait est celui de May revampé, présenté une autre fois dans un climat de fatigue politique. Quand on sait que Boris et Corbyn avaient des positions ambigues face au Brexit en 2016, on comprend que les parlementaires étaient été divisés eux aussi.
      https://www.theguardian.com/politics/2016/oct/16/secret-boris-johnson-column-favoured-uk-remaining-in-eu

      Le Royaume-Uni n'est pas l'Espagne toujours hantée par le franquisme qui, dans le même paragraphe de sa constitution, affirme l'autonomie des régions et l'indivisibilité de l'Espagne. Qu'est-ce qu'une «autonomie» révocable unilatéralement (une douzaine d'articles), comme Madrid l'a fait sous Rajoy?

  • Serge Lamarche - Abonné 30 décembre 2019 03 h 50

    Irlande aux irlandais

    M. Levesque semble fraîchement arrivé. Pas trop au courant. L'élection a été bien discutée avant. Avec le Brexit comme enjeu principal.

    La situation est bien simple. Les anglais ont tenté d'envahir l'Irlande et tout posséder (comme ailleurs au monde, il y a un siècle ou deux) mais ne sont parvenus qu'à avoir le nord. Les envahisseurs étant très supérieurs, ils ne pouvaient plus supporter de jouer les second violons dans l'Europe unie. Mais l'Irlande, elle, a tout à gagner en restant dans l'Europe, plus encore si l'envahisseur devient faible et s'en retourne chez lui.
    La situation pourrait devenir semblable avec l'Écosse, s'ils votent pour faire partie de l'Europe aussi.

  • Lionel Orengo - Inscrit 30 décembre 2019 04 h 32

    Bientôt le centenaire des accords de Londres de 1921

    Avec le centenaire qui s'en vient (accès à l'indépendance du sud en 1921 et maintien du nord dans le RU) le sujet va devenir très brûlant.
    Les médias et les politiciens nord-irlandais veulent nous faire croire que les nouvelles générations ne se sentent pas aussi préoccupées par la question de l'avenir du nord de l'île au sein du RU.
    Ce ne sont que balivernes. Ceux qui connaissent un tant soit peu la situation voient bien que les communautés du nord vivent toujours enfermées sur elles-mêmes. La désindustrialisation du nord est patente et irréversible alors que le "miracle" économique du sud (arrosé à coups de fonds européens) a repris sa marche, contrariée par la crise de 2008-2014.
    Bien malin celui qui peut pronostiquer l’avenir du nord de l’île. Une chose est sûre : la désormais minorité unioniste du nord n’est pas prête à faire de compromis face à un projet de rattachement avec le sud.
    Qui sait, peut-être qu’en acceptant l’unification de l’île (pour ne pas dire la favoriser), Londres pourrait passer la patate chaude à la République avec un scénario à deux coups gagnants à la clé : Rapatrier d’Irlande du nord les descendants de colons écossais, unionistes devant l’éternel et les réinstaller dans leur Ecosse originelle histoire d’y faire chuter le soutien politique au SNP et éloigner le scénario d’une indépendance écossaise.
    Les Québécois savent que les britanniques ont toujours su pratiquer à leur avantage la politique de « remigration »…

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 décembre 2019 06 h 40

    Un simple oubli plutôt embêtant !

    Il est pour le moins surprenant , en lisant le texte de C. Levesque, de constater qu'il n'est pa fait mention d'une des clauses de l'accord de cessez le feu de 1998, et pourtant clause est une source de tension importante non seulement en Irlande du Nord mais aussi dans le reste du Royaume Uni. En effet, dans cet accord de cessez le feu, l'Irlande du Nord a gagné le droit de pouvoir décider seule, sans aucun préalable avec le Royaume Uni, d'une éventuelle ré-unification avec la République d'Irlande.On comprend facilement qu'une telle réunification règlerait la question de la frontière entre les deux Irlandes et les questions économiques qui y sont attachées.

    Un simple oubli ? Plutot embêtant !
    Pierre Leyraud

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 30 décembre 2019 14 h 39

    Pourquoi l'Irlande?

    En quoi « Human Rights Consortium», Evanne (une jeune étudiante) , Rocky ( le guide du Coiste Irish Political Tour) peuvent-t-ils constituer une voix pour signifier une « Craintes nord-irlandaises face au Brexit » ou encore pour représenter « la crainte des Européens, des Irlandais et d’une bonne partie des Britanniques»?

    Diantre, faites-nous un reportage, de Dublin à Belfast, et allez voir tout le monde en définissant un angle et un traitement, mais justifiez au moins votre sujet. L'Irlande (au Sud ou au Nord) nous intéresse, mais depuis les élections, avec le mot-clé « brexit », dans le moteur Eureka, il n'y a eu que 19 articles du Devoir, et là-dessus, presque rien du 21 au 28.

    Bref on nous pond un article problème, en une de surcroit, alors qu'il n'y a presque rien en termes de contenu ou de nouveauté, alors que la couverture sur le Royaume-Uni, depuis le 12 décembre, est plutôt ténue. Depuis que Jonhson a réussi son pari, c'est plutôt la spirale du silence.

    Bref, si on nous parlait de l'Irlande parce que l'on entretient un réel intérêt pour le sujet ou parce que l'on suit vraiment avec attention ce qui se passe au Royaume-Uni, alors je comprendrais, mais j'ai surtout l'impression qu'on nous entube, encore une fois avec un traitement problématique du Brexit quand on décide d'en parler alors qu'on a tout fait pour démoniser la chose depuis 3 ans, tout à coup, parce que les choses vont bien et qu'on n'est certainement pas pour suivre avec autant d'assiduité le pt de vue qu'on a cherché à invalider.

    Alors on continue avec des «problèmes»... Je veux bien, mais qu'on nous fournisse à tout le moins de vrais reportages, pas un mélange de genre avec des sources douteuses...