Boris Johnson, la difficile quête d’une majorité

Boris Johnson s’est procuré du papier d’emballage de Noël lors d’une visite industrielle.
Photo: Ben Stansall Agence France-Presse Boris Johnson s’est procuré du papier d’emballage de Noël lors d’une visite industrielle.

« Que voulez-vous pour Noël ? » demande Boris Johnson. La réponse vient aussitôt : « Le Brexit ! » Avec le sens de la mise en scène qu’on lui connaît, le premier ministre britannique a évidemment prononcé ces mots, en toute fin de campagne au pays de Galles, dans une fabrique… de papier de Noël !

La campagne électorale britannique s’est terminée mercredi par le traditionnel blitz de fin de campagne. Du Yorkshire aux Midlands, Boris Johnson a désespérément tenté de convaincre les électeurs de lui donner un gouvernement majoritaire afin de sortir le pays de l’impasse parlementaire dans laquelle il est plongé depuis deux ans.

« Le risque est grand que demain nous nous réveillions avec un Parlement minoritaire », a déclaré le premier ministre. S’il obtient cette majorité, Boris Johnson promet de faire adopter l’accord de transition qu’il a négocié avec Bruxelles, de sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne d’ici le 31 janvier 2020 et de négocier un nouvel accord commercial avant décembre 2020. Un échéancier qui en laisse plusieurs perplexes.

Briser le « Red Wall »

Dans la ligne de mire des conservateurs se trouvent les circonscriptions ouvrières du nord du pays qui ont massivement voté Leave en 2016. Si les conservateurs parviennent à fissurer ce qu’on nomme ici le « Red Wall » (mur rouge), ils risquent en retour de perdre certaines circonscriptions du sud du pays qui ont voté Remain. Dans ce jeu de chaises musicales, les sièges de certaines sommités du parti, comme le ministre des Affaires étrangères, Dominic Raab, seraient en jeu.

Le dernier sondage de la campagne, publié mardi soir, accordait toujours une avance de neuf points de pourcentage aux conservateurs, mais avec une majorité réduite de 68 à 28 sièges. La perspective d’un gouvernement minoritaire est loin d’être écartée, selon les sondeurs.

Les conservateurs ont la hantise de voir se reproduire le scénario de 2017, qui avait vu l’avance de Theresa May se réduire à quelques jours du vote

D’autant que, cette semaine, les conservateurs ont connu quelques-uns des pires moments de leur campagne. Mardi, Boris Johnson a été épinglé pour avoir refusé de regarder une photo que lui tendait un reporter d’ITV montrant un enfant qui dormait sur le sol faute de lits dans un hôpital de Leeds.

De son côté, le chef du Labor, Jeremy Corbyn, a dû subir les remarques acides d’un de ses collègues travaillistes. Enregistré à son insu, Jon Ashworth a déclaré que si son chef était élu, ce qu’il ne croyait pas un seul instant, il serait un danger pour la sécurité du pays. Les travaillistes accusent les conservateurs d’avoir divulgué cet enregistrement pour limiter les dégâts de la photo de Leeds.

Mercredi, Jeremy Corbyn a sillonné le pays de Glasgow à Hoxton, dans l’Est londonien, proche de sa circonscription d’Islington. Évitant soigneusement de parler du Brexit depuis une semaine, le chef travailliste fait exclusivement campagne sur l’importance de remettre à flot le système de santé britannique, depuis longtemps en déliquescence. La stratégie semble lui réussir puisque l’avenir du système de santé, dans lequel les deux partis proposent d’investir massivement, a rattrapé le Brexit comme sujet principal de cette campagne.

La hantise de 2017

« Les conservateurs ont la hantise de voir se reproduire le scénario de 2017, qui avait vu l’avance de Theresa May se réduire à quelques jours du vote », explique le politologue Simon Griffith de l’Université de Londres. Ils craignent notamment le « vote stratégique » des partisans du Remain, qui amènerait les électeurs à reporter leur vote sur le candidat anti-Brexit qui a le plus de chance de l’emporter.

Selon Chris Curtis de la firme YouGov, on en sentirait les effets dans certains endroits. Plusieurs journaux opposés au Brexit ont publié des listes d’une cinquantaine de circonscriptions où un léger report des votes pourrait faire pencher la balance.

Malgré des propositions souvent populaires, les travaillistes pâtissent de l’impopularité de leur chef. Une enquête de la station de radio LBC a montré que la majorité des candidats travaillistes du Grand Londres évitaient de mentionner son nom dans leurs tracts.

À moins d’un imprévu de dernière minute, la seule possibilité d’un gouvernement travailliste tient dans une alliance informelle avec les indépendantistes écossais (SNP) en échange de la tenue d’un second référendum. Une condition incontournable, selon la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, qui est déterminée à tenir un nouveau référendum sur l’indépendance dès l’an prochain si le Royaume-Uni sort de l’Union européenne.

Bruxelles vote Johnson

Dans les officines travaillistes, on fait déjà des conjectures sur la succession de Jeremy Corbyn, dont la démission serait inévitable en cas de défaite. On s’attend à ce que le numéro deux, John McDonnell, assure l’intérim afin de conserver la mainmise de la gauche du parti sur le processus de nomination d’un nouveau chef.

La très europhile dirigeante du Parti libéral démocrate a terminé sa campagne en lançant un appel au « vote stratégique ». Jo Swinson se dit déterminée à maintenir le Royaume-Uni dans l’Union européenne sans même passer par un nouveau référendum, mais elle n’est créditée que d’une quinzaine de députés. Avec à peine 3 % du vote, le Brexit Party ne devrait pas nuire aux conservateurs plus qu’aux travaillistes, estiment les analystes. Son chef, Nigel Farage, appelle ses électeurs à ne voter que dans les 132 circonscriptions qui n’ont jamais élu un conservateur depuis 50 ans.

Mercredi, Boris Johnson a reçu un soutien imprévu. Bruxelles souhaite un gouvernement conservateur majoritaire pour en finir avec le Brexit, écrit le quotidien The Telegraph, qui cite plusieurs sources haut placées. Des propos de Michel Barnier ont aussi fuité. Le négociateur en chef de la Commission européenne estime que le délai d’un an pour négocier un nouvel accord commercial ne sera pas suffisant, contrairement à ce qu’affirme Boris Johnson.

Pour ajouter au suspense de cette première élection à se tenir en hiver depuis 1923, la météo prévoyait de la pluie et de la neige dans plusieurs régions. Chose certaine, vendredi, l’un des deux chefs aura amplement le temps de faire ses emplettes de Noël.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.