Le «Black Country» passera-t-il au bleu?

Ce n’est pas un hasard si Boris Johnson a lancé sa campagne à Birmingham. Les conservateurs ont ciblé une trentaine de circonscriptions où ils pourraient l’emporter.
Photo: Peter Nicholls Pool / AFP Ce n’est pas un hasard si Boris Johnson a lancé sa campagne à Birmingham. Les conservateurs ont ciblé une trentaine de circonscriptions où ils pourraient l’emporter.

À 66 ans, Jeffrey Keats s’apprête à voter conservateur pour la première fois de sa vie. Dans sa famille, on était travailliste de père en fils. Cet ancien ouvrier d’une fabrique de verre touche une pension si modeste qu’il doit faire les marchés de la région où il vend des fruits secs quatre jours par semaine. Comme la plupart des usines de ce qui fut le coeur industriel du Royaume-Uni, celle où travaillait Jeffrey a fermé. Aujourd’hui, elle est devenue un musée.

« Un musée, qu’est-ce que j’en ai à faire, marmonne-t-il. Ici, on faisait le plus beau cristal du pays. Regardez la rue principale. C’est une vraie misère ! » Entre le Chicken Hut qui a fermé ses portes et les innombrables marchands de meubles d’occasion de High Street, les habitants de ce vieux bastion ouvrier où l’on a tourné de nombreuses scènes de la série Peaky Blinders pourraient décider du sort de Boris Johnson jeudi. Car, à Dudley comme dans les localités environnantes, on a voté pour le Brexit à 71 %. Et, après trois ans de tergiversations au Parlement, la colère semble loin d’être retombée.

Le monde à l’envers

« Pour moi, c’est fini les travaillistes. Il faut faire le Brexit et passer à autre chose », dit Jeffrey. Nathalie, mère de trois enfants, n’a qu’une chose à reprocher à Boris Johnson. C’est de ne pas avoir fait le Brexit plus tôt.

« Ça devrait être fait depuis longtemps ! » Difficile d’entendre un autre son de cloche dans cette circonscription où le député travailliste, Ian Austin, ne l’avait emporté en 2017 que par 22 voix, vers 6 h 30 du matin après deux recomptages. Ce n’est pas un hasard si Boris Johnson a lancé sa campagne à Birmingham, à 15 km de là. Les conservateurs ont ciblé une trentaine de circonscriptions où ils pourraient l’emporter. À la fin novembre, Jeremy Corbyn est passé par Dudley où il a d’ailleurs été accueilli par des hourras, mais aussi quelques huées.

Il faut dire que le député travailliste démissionnaire a poussé la rébellion contre son chef jusqu’à appeler à voter… conservateur ! « On n’a jamais vu ça, dit le conseiller municipal conservateur Patrick Harley. C’est comme si le vote du Brexit avait tout chamboulé. C’est historique. Ici, on était travaillistes depuis toujours. Aujourd’hui, les rôles semblent renversés. »

 

À lire aussi:

La chronique de François Brousseau, Le Royaume désuni

Cette élection a en effet quelque chose de surréaliste. Pendant que les travaillistes mettent leur énergie à tenter de prendre aux conservateurs les circonscriptions plutôt favorisées du sud de Londres, qui ont voté Remain, les conservateurs s’apprêteraient à l’emporter dans l’ancien coeur travailliste du pays.

Une élection sur le Brexit

Une légende raconte que c’est la reine Victoria qui, en passant en train, aurait baptisé la région Black Country à cause de la poussière de charbon et des fumées qui obscurcissaient le ciel. Aujourd’hui, sur la route qui relie Dudley à Stourbridge, l’ancienne fonderie Round Oak est devenue un centre commercial. Quant au Dudley Freightliner Terminal, construit pas plus tard qu’en 1961 pour desservir les usines environnantes, il ne sert plus qu’à promener les chiens et à observer les oiseaux.

« On est peut-être le Black Country, mais ici ça se décline plutôt en gris », ironise Martin Smith, directeur de l’information du quotidien local, Dudley News. Les Midlands concentrent quelques-unes des plus importantes poches de pauvreté du pays, explique-t-il. Les quatre centres-villes de la grande région de Dudley sont parmi les plus pauvres du pays. À Birmingham, le taux de criminalité a doublé en dix ans. Les transports publics sont parmi les plus mal en point du pays.

Même si les enjeux sont toujours divers, le Brexit reste le sujet numéro un de cette élection, dit Smith. « Les gens sont terriblement frustrés. Ils ont voté pour le Brexit et rien ne s’est passé. Trois ans de cafouillis ! Et les travaillistes, qui n’avaient rien vu venir, proposent d’en remettre une couche avec une nouvelle négociation et un autre référendum. Ici, les gens sont toujours convaincus qu’ils ont fait le bon choix. C’est dans leur nature, ils pensent que, quand on a pris une décision, il faut l’appliquer. »

Corbyn « pas facile à vendre »

La vieille tradition ouvrière qui a fondé les trade-unions semble y perdre son latin. Maintenant que les deux partis proposent d’investir massivement dans la santé et d’en finir avec l’austérité, la confusion est à son comble. « Il faut dire que Corbyn n’est pas facile à vendre, même auprès des syndicalistes, dit Martin Smith. Les jeunes gauchistes de Momentum, le mouvement qui soutient Corbyn, n’ont pas beaucoup d’atomes crochus avec les vieux syndicalistes de la région. » Ajoutant au désarroi des travaillistes, le député Labour de la circonscription voisine de West Bromwich East, Tom Watson, a lui aussi claqué la porte début novembre.

Alors qu’à la surprise générale ce ne fut pas vraiment le cas en 2017 avec Theresa May, cette élection s’annonce clairement comme une élection sur le Brexit, estiment de nombreux observateurs. Ce n’est pas un hasard si le programme conservateur d’investissement massif dans les services publics cible directement les milieux populaires qui ont voté Leave, écrit l’ancien conseiller de Theresa May devenu chroniqueur, le « Red Tory » Nick Timothy.

« Le Brexit a fait exploser les électorats », dit son ancien collègue Will Tanner, qui a fondé le think tank Onwards dont les bureaux dominent la Tamise à deux pas du parlement. À 31 ans, ce jeune apparatchik qui a grandi dans une famille de la classe moyenne à Gloucester veut croire que l’ère Thatcher est terminée. « Le Brexit nous a forcés à nous intéresser à des milieux qui ne nous étaient pas familiers, dit-il. Aujourd’hui, chez les conservateurs, il n’est plus tabou de vouloir renforcer l’État, limiter l’immigration, taxer Internet, investir dans la santé et même sauver une entreprise de la faillite. » À gauche, cette conversion en laisse plusieurs de glace. En 2017, Theresa May n’avait guère convaincu de sa sincérité. On saura jeudi si Boris Johnson y parviendra. « Avec un électorat aussi volatil, reconnaît Will Tanner, rien n’est jamais assuré. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.