Venise, une ville noyée par le tourisme

Venise croule sous le poids d’une industrie touristique qui a fait main basse sur la Sérénissime. Une situation qui force les habitants à quitter la ville mythique. 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Venise croule sous le poids d’une industrie touristique qui a fait main basse sur la Sérénissime. Une situation qui force les habitants à quitter la ville mythique. 

Dans le petit local de l’organisation citoyenne Gruppo 25 aprile, qui milite pour la protection des droits des Vénitiens, l’avocat Marco Gasparinetti dirige une réunion d’urgence. Une trentaine de résidents d’un immeuble à logements de Venise, géré par l’Église catholique, ont reçu un avis d’expulsion. Et pour que les locataires choisissent de partir rapidement, l’électricité a été coupée.

Pourquoi cet immeuble doit-il être vidé de ses occupants ? « On ne nous l’a pas dit, mais on a entendu dire qu’il sera converti en hôtel », explique une locataire qui a demandé l’anonymat, mais qui réside dans ce bâtiment plutôt mal entretenu et qui craint de ne pas pouvoir trouver un nouveau logement dans cette ville où le prix des loyers a explosé depuis quelques années. Si les appartements des 30 locataires expulsés ne sont pas convertis en un nouvel hôtel, ils seront probablement rénovés pour être mis en location Airbnb, ou à travers un réseau en marge de la loi.

 

Le cas de ces locataires n’est absolument pas exceptionnel, souligne Marco Gasparinetti, qui constate depuis des années que Venise se vide littéralement de ses citoyens. « Le projet est de vider la ville de tous ses habitants, pour mettre à profit chaque mètre carré. Le tourisme est la seule vache à lait qui compte », laisse-t-il tomber. À coups d’expulsions et de rachats d’immeubles, Venise se vide en effet de ses Vénitiens. Ils sont 1000 à 1500 à être ainsi forcés à l’exil « sur la terre ferme » chaque année. Et en à peine 40 ans, la population de cette ville à l’art de vivre si particulier a été divisée par deux. Ils ne sont plus que 52 000 aujourd’hui. Même le maire de Venise n’habite pas à Venise.

« Il n’y a plus de vie à Venise, parce que nous sommes trop peu. Quand je suis né, nous étions plus de 120 000, alors que, maintenant, nous sommes à peine plus de 50 000. Et tout est désormais consacré au tourisme de masse », déplore Walter Busolin, un Vénitien qui tient une petite boutique d’objets en verre de Murano et qui dit aujourd’hui ne plus reconnaître sa propre ville.

Conséquence très concrète de cet exode et de la préséance absolue donnée au tourisme, qui attire bon an mal an plus de 30 millions de personnes selon les données officielles, la plupart des commerces de proximité ont carrément disparu. « Avec à peine 50 000 habitants, pour plus de 30 millions de touristes, on ne compte pas. Et comme nous ne sommes plus rentables, on préfère ouvrir dix boutiques d’objets touristiques, plutôt qu’une boulangerie ou une cordonnerie. Il n’y a plus non plus de magasin de meubles ou d’électroménager », explique Christine Adam, guide touristique et Française venue vivre à Venise il y a de cela plus de 25 ans.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Cette « monoculture touristique » a surtout poussé le prix des loyers à la hausse, chassant les Vénitiens de leurs appartements. « On nous enlève le droit fondamental au logement. C’est de pire en pire. J’ai dû déménager plus d’une dizaine de fois en 15 ans. On se retrouve souvent dans des situations ubuesques et le problème, c’est le coût du loyer. Pour le salaire moyen, le logement est inabordable », fait valoir Mme Adam.

Pour Marco Gasparinetti, « l’ennemi public numéro un à Venise, c’est Airbnb ». Les propriétaires d’immeubles peuvent en effet quadrupler leurs revenus mensuels en louant leurs logements à des touristes, plutôt qu’à des citoyens. Ceux qui ont les moyens de posséder un parc locatif sont donc les principaux bénéficiaires de ce tourisme, qui ne cesse de prendre de l’expansion dans la Sérénissime.

Qualité de vie gâchée

Cette masse de touristes qui déferle sur une ville striée de canaux, sans véritables rues et très dépendante du transport par bateaux, représente aussi une nuisance quotidienne pour les citoyens de la ville, raconte Marco Gasparinetti, qui vit à Venise avec sa femme et sa fille.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

« Autrefois, les touristes qui venaient ici discutaient avec les Vénitiens. Ils étaient les bienvenus. Mais maintenant, nous sommes parfois impatients et brusques, parce que nous en avons marre. Il est parfois impossible de traverser un pont, parce qu’il y a trop de touristes qui s’arrêtent pour prendre des photos. Ça gâche notre qualité de vie. Et tout ça pour quoi ? Pour des touristes qui viennent passer à peine quelques heures à Venise, avant de repartir », souligne-t-il.

Sommelière québécoise installée à Venise depuis trois ans avec son compagnon, Mathilde Lambert a d’ailleurs dû apprendre à circuler au milieu des quelque 100 000 touristes qui peuvent débarquer chaque jour à Venise, en haute saison touristique. « Il faut adapter nos déplacements pour éviter les rues fréquentées par les groupes de touristes. On sait où il faut aller pour éviter les pires achalandages. Mais dans le centre de Venise, c’est difficile à vivre. »

L’administration municipale a également dû lancer une campagne, nommée «#EnjoyRespectVenezia », assortie d’amendes, pour réduire les nuisances causées par les touristes : baignade dans les canaux de la ville, nourrissage des oiseaux, pique-niques improvisés un peu partout, déchets jetés par terre, tenue inappropriée dans la basilique Saint-Marc, etc. « Avec Airbnb et les voyages à rabais, on voit presque seulement des touristes qui se foutent de Venise, de son histoire et de sa culture. Ils ne comprennent même pas pourquoi nous avons des boutiques où l’on vend des objets en verre, parce qu’ils ne connaissent pas le verre de Murano. Ils viennent ici pour faire des selfies », lance Walter Busolin.

 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Continuant de passer devant la place Saint-Marc, les bateaux de croisière figurent parmi les principaux problèmes pour les résidents de Venise. Ces derniers déplorent aussi que de plus en plus de touristes ne s’intéressent pas autant à la culture vénitienne qu’aux égoportraits qu’ils pourront réaliser devant les attraits de la Sérénissime.

Pour plusieurs Vénitiens, les imposants navires de croisière qui défilent littéralement à l’entrée de la ville constituent aussi un problème majeur, notamment parce que leur batillage fragilise la base des immeubles construits au fil de l’eau. En 2016, l’UNESCO avait même exigé que les bateaux ne puissent plus s’amarrer devant la place Saint-Marc, sans quoi elle menaçait d’inscrire Venise sur la liste des sites du patrimoine mondial en péril.

Leur lieu d’amarrage a finalement été déplacé un peu plus loin, ce qui signifie qu’ils continuent de passer devant la place Saint-Marc, avant de naviguer entre les secteurs Dorsoduro et Giudecca. « Les navires de croisière entrent dans Venise comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. C’est un véritable cancer », laisse tomber Christine Adam.

En plus des problèmes d’érosion pour la ville, elle souligne que ces imposants navires provoquent aussi une augmentation marquée de la pollution atmosphérique, dans cette ville sans voitures. Mais après un accident impliquant un navire qui a heurté un quai de Venise en juin, les autorités ont choisi de déplacer une partie du trafic vers un terminal situé à l’extérieur de la ville.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Y a-t-il trop de touristes à Venise ? « C’est un débat qui dure depuis plusieurs années, mais oui, il y a objectivement trop de touristes, et les gens sont trop mal distribués sur l’année, avance la guide. Certaines journées, lors de la haute saison, il peut y avoir plus de 90 000 touristes, alors que certaines analyses ont déjà démontré que la ville pourrait normalement accueillir un maximum de 30 000 personnes par jour. »

Le problème, souligne Marco Gasparinetti, c’est que l’essor du secteur touristique est défendu par les autorités politiques locales, alors qu’on prévoit une croissance continue du nombre de visiteurs au cours des prochaines années. Résultat : « On sacrifie la protection du patrimoine culturel et de la communauté humaine pour continuer de profiter de la poule aux oeufs d’or. Mais on ne peut plus laisser Venise être dévorée par le tourisme de masse. Il y a vraiment un problème de mauvaise gestion du tourisme depuis plusieurs années et nous sommes en train de couler à cause de cela. Il y a les marées venues de la mer Adriatique et il y a les marées touristiques. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.