La France se prépare à un jeudi noir

Le mouvement réunit de nombreux syndicats de la fonction publique, dont ceux des employés de l’industrie ferroviaire, paralysée par des grèves en 2018.
Photo: Jeff Pachoud Archives Agence France-Presse Le mouvement réunit de nombreux syndicats de la fonction publique, dont ceux des employés de l’industrie ferroviaire, paralysée par des grèves en 2018.

Après le Black Friday, assisterons-nous au jeudi noir ? Certes, il est dans l’ordre des choses que la France descende dans la rue jeudi contre la réforme des régimes de retraite que propose le gouvernement d’Emmanuel Macron. La France ne serait pas la France s’il n’en était pas ainsi. Pourtant, il se pourrait que la grève générale prévue le 5 décembre ne soit pas tout à fait une journée de grève comme les autres.

Chaque jour, on sent la fébrilité monter au sein du gouvernement qui n’a cessé depuis une semaine de tenter d’apaiser le climat. Lundi dernier, il a d’abord convoqué les syndicats pour relancer les discussions. Ensuite, il a annoncé que sa réforme pourrait s’étaler dans le temps. En clair, même si le président dit vouloir rester droit dans ses bottes, il fait tout pour tenter de calmer une partie de l’opinion qui, pour l’instant, soutient massivement le mouvement.

Le spectre de 1995

Les membres du gouvernement ont tous à l’esprit la grève de 1995. La chroniqueuse du quotidien Le Monde Françoise Fressoz ne s’y trompe pas : « Chaque jour qui passe renforce le parallèle avec 1995, ce dernier grand mouvement social qui avait obligé le premier ministre de l’époque, Alain Juppé, à abandonner la réforme des régimes spéciaux au terme de trois longues semaines de grève qui n’avaient nullement discrédité les grévistes. »

Du côté syndical, certains signes ne trompent pas. Le mouvement réunit dans une large coalition de nombreux syndicats de la fonction publique, mais aussi de la RATP, de la SNCF, sans compter les étudiants et les gilets jaunes. Les syndicats de la RATP promettent une mobilisation aussi forte que le 13 septembre dernier alors qu’exceptionnellement le métro parisien avait été complètement paralysé.

S’y ajoutent des employés de la SNCF très remontés depuis l’accident qui s’est produit à Saint-Pierre-sur-Vence il y a deux semaines sur un train où le conducteur était seul en poste. À la veille de la Toussaint, les employés ont aussitôt exercé leur « droit de retrait » pour protester contre la suppression des contrôleurs, les chauffeurs se retrouvant de plus en plus souvent seuls à bord de convois transportant des centaines de passagers.

À moins de trois semaines des départs en vacances, la pression sera donc à son comble jeudi. Si l’on y ajoute la grève en cours depuis plusieurs mois dans les hôpitaux, on a là les ingrédients d’une large mobilisation et d’une grève qui pourrait probablement durer plusieurs jours.

Une réforme mal ficelée

« Renoncer, c’est mourir », répète pourtant Emmanuel Macron, qui n’est pas du genre à s’avouer battu, comme on l’a vu lors de l’épisode des gilets jaunes. Pourtant, les analyses ne manquent pas pour critiquer une réforme mal engagée et devenue illisible. Et cela, alors qu’il n’y a pas si longtemps, les sondages montraient que les Français étaient majoritairement ouverts à une réforme des retraites.

Le vent a visiblement tourné depuis. Comme l’expliquait l’économiste Christian de Saint-Étienne dans le quotidien Les Échos : « Au début, tout était clair : on allait remplacer les 42 régimes de retraite actuellement opérationnels en France par un seul régime universel, en sorte qu’un euro cotisé rapporte la même prestation à la retraite pour tout le monde. Qui peut être contre une telle proposition ? »

Puis les choses se sont compliquées, les Français ne sachant plus si l’objectif du gouvernement était de créer un régime de retraite à points qui sera plus équitable, comme le souhaite d’ailleurs l’OCDE, ou simplement d’utiliser ce prétexte pour équilibrer les comptes. Rapidement, ils ont découvert que cette réforme était une manière de repousser l’âge de la retraite, comme on l’a fait dans la plupart des pays européens, mais sans le dire clairement.

Même chose pour les caisses de retraite des professionnels qui ont accumulé des réserves de plus de 120 milliards d’euros sur lesquels on soupçonne le gouvernement de vouloir mettre la main pour combler son déficit. Des sites, certes approximatifs, créés par les syndicats pour permettre à leurs membres de calculer leur future retraite selon les nouveaux critères ont fini d’en affoler plus d’un.

Les femmes pénalisées

La cerise sur le gâteau est arrivée à quelques jours de la mobilisation du 5 décembre. Une note de l’Institut de la protection sociale estime que la réforme entraînerait d’importantes baisses de pensions pour les couples avec enfants et les femmes. Dans le système actuel, celles-ci bénéficient en effet de certains avantages pour compenser les interruptions de carrière dues aux grossesses. Ainsi jouissent-elles d’une majoration de huit trimestres par enfant et d’une compensation supplémentaire de 10 % au troisième enfant.

Le nouveau régime remplace ces avantages par une simple majoration de 5 % des points acquis pour chaque enfant. Il réduit de plus les pensions de réversion que touchent les veuves après le décès de leur mari. Selon l’Institut, la réforme entraînerait un important manque à gagner pour les couples avec un ou plusieurs enfants. Certaines mères pourraient perdre jusqu’à 1250 euros par année. Et ces pertes s’aggraveraient avec le nombre d’enfants, les familles nombreuses étant les premières pénalisées.

On ne pouvait pas imaginer une plus grosse tuile à l’aube d’un important mouvement de grève, alors que le président avait promis que les droits acquis de l’ancien régime seraient « convertis à 100 % » et que les Français ne perdraient « pas un centime ». Pour tenter de calmer le jeu, Emmanuel Macron n’a pas craint d’évoquer l’application d’une clause de droits acquis. Or, celle-ci reporterait de 40 ans l’application complète de la réforme. Pour rattraper le coup, le premier ministre, Édouard Philippe, propose une solution intermédiaire en excluant de la réforme ceux qui sont nés avant 1963. Selon certaines rumeurs, la borne pourrait encore être décalée de cinq ou dix ans.

Ce compromis aurait l’avantage tactique de désolidariser les plus âgés d’un mouvement de protestation qui n’est d’ailleurs pas soutenu par les retraités eux-mêmes. On sait que ces derniers ont récemment abandonné leur parti traditionnel, Les Républicains, pour voter Macron aux élections européennes. Depuis une semaine, le gouvernement semble aussi vouloir transformer cet affrontement en combat contre les privilégiés et les corporatismes. Mais il demeurera toujours difficile de convaincre l’opinion que les employés des chemins de fer peuvent être classés parmi les plus favorisés.

Pour l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy Maxime Tandonnet, qui s’exprimait dans Le Figaro, la période actuelle ressemble beaucoup à 1995, à la différence que « la société française est beaucoup plus fracturée aujourd’hui ». Mais il y voit aussi une autre différence. À l’époque, « Alain Juppé prenait les coups et protégeait le chef de l’État, qui restait en retrait. Aujourd’hui, l’occupant de l’Élysée est seul en première ligne ».

Les réunions se multiplient au sommet

Le gouvernement français s’est réuni au grand complet dimanche pour faire le point avant le début d’une grève contre la réforme controversée des retraites défendue par Emmanuel Macron, qui s’annonce très suivie et risque de paralyser le pays à partir de jeudi.

« Il y a beaucoup de Français qui s’interrogent. Ce sont des questions qui sont parfaitement légitimes et qu’il faut entendre », a souligné dimanche le premier ministre, Édouard Philippe, en ouvrant la réunion. « La liberté de manifester, la liberté de faire grève sont deux libertés auxquelles nous sommes tous évidemment attachés. Mais il y a aussi beaucoup de Françaises et de Français qui voudront travailler, qui voudront se déplacer. Il faut qu’ils puissent le faire dans les meilleures conditions possible », a-t-il ajouté.

Depuis plusieurs jours, l’exécutif multiplie les réunions pour établir une ligne de défense autour de cette réforme emblématique visant à instaurer un régime de retraite universel par points et à supprimer les régimes spéciaux.

Jeudi s’annonce déjà comme une journée noire, particulièrement dans les transports ferroviaire, routier et métropolitain, où les syndicats ont appelé à un mouvement illimité. La grève devrait être également suivie chez les contrôleurs aériens, les enseignants, les avocats, les éboueurs, le secteur de l’énergie, et d’autres.

Vendredi déjà, plusieurs ministres se sont rencontrés à Matignon pour passer en revue les plans de continuité des services publics en cas de blocage du pays : organisation des transports, accueil dans les écoles et les hôpitaux, télétravail, etc.
Agence France-Presse