Vivre au rythme des inondations à Venise

Le Devoir lance une série de reportages sur le péril de l’eau à travers le monde. Premier arrêt : Venise.

6 h 45, mercredi matin. Une sirène d’alarme retentit dans toute la ville, suivie d’une séquence de deux sons, en crescendo. Ce « code orange », malheureusement bien connu des Vénitiens, annonce qu’une marée de « niveau très élevé » frappera la Sérénissime dans les trois heures. C’est aussi le présage que plusieurs quartiers de la ville, bâtie littéralement sur l’eau à partir du VIe siècle, seront complètement inondés.

Cette fois, la marée a culminé à 1,25 mètre, ce qui signifie qu’au moins le tiers de Venise, qui se situe en moyenne à un mètre au-dessus du niveau de la mer, a été touché. Ce pic n’est toutefois pas aussi élevé que celui de l’aqua alta de 1,87 mètre du 13 novembre dernier, quand 80 % de la ville s’est retrouvé envahi par les eaux venues de la lagune voisine et poussées par l’onde de marée provenant de la mer Adriatique. Mais pour les Vénitiens, cela s’ajoute à une année particulièrement éprouvante en ce qui concerne les inondations.

« Novembre est toujours la pire période de l’année, mais cette année, c’est bien pire. L’an passé, nous avons subi seulement une marée très élevée. Cette année, il y en a déjà eu plusieurs et d’autres sont prévues. En fait, c’est bien pire maintenant qu’il y a de cela quelques années », raconte au Devoir Walter Busolin, un natif de Venise qui possède une boutique d’objets d’art en verre dans le quartier San Marco.

 

Population: 54 000 dans le centre de Venise, 269 810 en incluant les îles et la terre ferme.

Enjeu: Venise, cité magnifique inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, est frappée cette année par des marées particulièrement fortes qui mettent à mal l’héritage culturel de la Sérénissime, mais aussi le moral de ses citoyens, qui ont malgré tout appris à composer avec ces inondations majeures qui font partie de leur quotidien.

 

Il faut dire que le secteur San Marco, épicentre historique et touristique de Venise, est situé à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer. Il est donc systématiquement le premier touché par les inondations. En moins de trois heures, mercredi matin, il s’est retrouvé complètement inondé. La célèbre place Saint-Marc, avec sa magnifique basilique (construite au XIe siècle) située tout juste à côté du palais des Doges (siège de l’administration vénitienne pendant plusieurs siècles achevé en 1366), a été complètement cernée par les eaux.

La basilique, déjà mise à mal puisque sévèrement inondée le 13 novembre dernier, s’est une fois encore retrouvée fermée, avec toute l’entrée recouverte par près de 30 centimètres d’eau.

Même scénario sur la place Saint-Marc, où les drains qui servent normalement à évacuer l’eau de pluie déversaient cette fois littéralement l’eau de l’onde de marée sur la célèbre place vénitienne.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les gens marchent sur une passerelle aménagée au-dessus d’une place inondée, tout à côté de la basilique Saint-Marc.

Pendant quelques heures, des goélands se laissant flotter y ont pris la place des touristes, même si plusieurs centaines de visiteurs s’amusaient à se prendre en photo, tout sourire, au milieu du coeur historique de Venise recouvert d’une eau quelque peu nauséabonde.

Quand ils ne se déplaçaient pas en empruntant les nombreuses passerelles installées pour se promener les pieds au sec, plusieurs s’y prêtaient au jeu de l’égoportrait, ou alors se laissaient prendre en photo, en faisant un « V » avec leurs doigts. À Venise, les inondations qui frappent et dégradent le patrimoine de cette ville inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO sont devenues une occasion de portraits à partager sur les réseaux sociaux.

Catastrophe

Les Vénitiens, eux, sont bien obligés de vivre avec l’eau qui déferle sans retenue sur les étroites rues commerçantes. Et la plupart s’en accommodent tant bien que mal, comme Massimiliano Salinetti, propriétaire d’un restaurant situé dans un secteur de San Marco encore une fois très touché mercredi. « C’est catastrophique », déclare-t-il, en montrant son établissement inondé et sa petite terrasse inutilisable.

Pour lui, comme pour plusieurs autres, les inondations représentent aussi « une corvée de nettoyage éprouvante et répétitive ». L’eau qui entre partout est chargée de sel et de diverses matières provenant des canaux de Venise, ce qui signifie qu’après chaque inondation, les restaurants autant que les boutiques de luxe, abondantes dans la ville, doivent procéder à un nettoyage pour minimiser les effets du sel sur les bâtiments historiques et le mobilier.

« À chaque fois, on nettoie, mais on sait qu’on devra recommencer », raconte Walter Busolin, pendant que son collègue pousse l’eau vers une pompe qui, reliée à un tuyau, rejette l’eau vers la ruelle. Un travail qui ne change pratiquement rien au niveau d’eau dans le petit commerce.

 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Walter Busolin, propriétaire d'une boutique, n’est pas optimiste pour l’avenir de Venise devant les changements climatiques.

M. Busoli, qui a connu l’aqua alta historique de 1966, alors que la marée avait atteint pas moins de 1,94 mètre, ne se fait d’ailleurs pas d’illusion pour la suite des choses. « Je ne suis pas si optimiste. Je pourrais l’être, mais je crains pour les années à venir, à cause des changements climatiques et de la montée du niveau des eaux. » Et à l’instar de plusieurs Vénitiens rencontrés cette semaine, il ne croit pas que le MOSE réglera le problème des inondations pour cette cité fragilisée par les eaux.

Le MOSE (acronyme de module expérimental électromécanique), c’est ce projet pharaonique de construction de 78 digues installées aux trois entrées de la lagune de Venise. En cas de marée de plus de 1,10 mètre, les digues en question doivent normalement être relevées pour fermer l’entrée de la lagune et ainsi protéger Venise. Mais le projet, lancé en 2003, n’est toujours pas terminé, malgré des investissements qui dépassent déjà les neuf milliards de dollars.

Ce projet sans précédent, marqué par des scandales de corruption et de détournement de fonds publics, devrait être terminé « au printemps 2021 », a promis récemment le gouvernement italien, critiqué par plusieurs pour son incapacité à protéger la Cité des Doges. La formation d’un comité de suivi du MOSE a même été annoncée, après l’aqua alta du 13 novembre, pour tenter de calmer le jeu.

« Maintenant, après les très fortes inondations des derniers jours, ils promettent d’agir et de terminer le MOSE. Mais dans quelques jours, est-ce qu’ils vont oublier leurs belles promesses ? Les politiciens devraient en faire plus, mais en Italie, ils sont tellement corrompus. Le MOSE en est un bon exemple », fait valoir Nicola Tiozzo, qui possède une boutique touristique accolée à la place Saint-Marc.

 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le quartier San Marco, épicentre touristique de Venise, est situé à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer.

Ses propos résument d’ailleurs bien ceux de plusieurs de ses collègues commerçants, qui sont malgré tout à pied d’oeuvre tous les jours, même lors des inondations. La plupart des boutiques, même inondées, demeurent ouvertes, de même que les cafés et les restaurants. Les livreurs poursuivent également leurs livraisons, à pied, portant souvent des bottes cuissardes. Les caisses de vin et de divers autres produits différents sont alors simplement empilées sur des chariots à roulettes qui dépassent à peine de la surface de l’eau.

« Bien sûr qu’on continue de travailler. Et on garde espoir, parce que nous sommes résilients. Ça fait partie de notre culture. Nous sommes résilients, mais nous sommes aussi parfois fatigués », explique Nicola Tiozzo, qui est également résident de la ville. « Et il faut le répéter : Venise est importante et le monde doit sauver Venise », insiste-t-il.

En attendant le sauvetage ou les solutions nécessaires pour éviter la lente destruction de Venise, exploit architectural et joyau historique unique au monde, une autre marée de plus de 1,20 mètre est attendue jeudi. Les commerçants, qui ont tous l’application High Tide Venice sur leur téléphone portable, en étaient déjà informés mercredi.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

3 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 28 novembre 2019 07 h 29

    Le comble de la bêtise...

    "...plusieurs centaines de visiteurs s'amusaient à se prendre en photo, tout sourire, au milieu du cœur historique de Venise recouvert d'une eau quelque peu nauséabonde."

    Moi, c'est vraiment cette situation qui me pue au nez! Pauvres, pauvres vénitiens écrasés par cette IMMONDE et BÊTE créature formée de touristes! C'est à pleurer...mais je vais retenir mes larmes, Venise est déjà assez inondée. Quel gâchis, quelle tristesse...

    • Gilles Théberge - Abonné 28 novembre 2019 14 h 04

      Vous avez raison madame. Mais c'est comme si tout le monde ignorait cette situation. On ne la nie pas, on l'ignore tout simplement...

    • Serge Lamarche - Abonné 28 novembre 2019 17 h 51

      Ben voyons donc. Le tourisme est vital pour Venise.