De victime d’intimidation à otage d’une destitution

Volodymyr Zelensky s’est fait élire sur la promesse de briser l’emprise des oligarques et des puissances financières sur la vie politique, économique et sociale du pays.
Photo: Sergei Supinsky Agence France-Presse Volodymyr Zelensky s’est fait élire sur la promesse de briser l’emprise des oligarques et des puissances financières sur la vie politique, économique et sociale du pays.

Le clown n’est pas triste. Il est plutôt épuisé.

Mardi, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, ex-humoriste et comédien devenu chef d’État en avril dernier, s’est dit en effet « fatigué » de l’affaire ukrainienne, qui le place régulièrement depuis plusieurs semaines au coeur des procédures de destitution visant le président américain, Donald Trump. Un rôle de soutien dans une intrigue politique dont il se serait bien passé puisqu’il écorne l’image de l’Ukraine sur la scène internationale tout en compromettant les projets de paix et de lutte contre la corruption du nouveau et jeune président.

« L’Ukraine n’avait pas besoin de ça, dit à l’autre bout du fil Guillaume Sauvé, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal et coordonnateur du Réseau québécois d’études postsoviétiques. Le pays n’a pas beaucoup d’alliés puissants et, en perdant l’appui des États-Unis, comme l’ont mis en lumière plusieurs témoignages lors des audiences publiques dans l’enquête en destitution de Donald Trump, il se retrouve désormais plus affaibli qu’avant à un moment crucial de son histoire. »

Mercredi, dans un autre témoignage accablant, Gordon Sondland, ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, a enfoncé le clou sur l’obsession de Donald Trump à obtenir de l’information sur les activités de Hunter Biden, fils de Joe Biden, l’opposant politique du président, qui a siégé entre 2014 et 2019 au conseil de surveillance de Burisma, un producteur de gaz ukrainien. Selon lui, ces enquêtes imposées à Zelensky en échange d’une aide militaire de 400 millions étaient la seule préoccupation du président, qui n’avait au final que peu de considération pour ce pays.

Ce « donnant-donnant » — quid pro quo, comme disent les anglophones en latin — a été mis en lumière après le dévoilement d’une conversation téléphonique entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky qui s’est tenue en juillet dernier. L’appel est à l’origine des procédures en destitution du président américain commandées par la majorité démocrate à la Chambre des représentants.

« Tout le monde en Ukraine est tellement fatigué de Burisma », a dit le président ukrainien cette semaine lors d’une conférence de presse tenue en compagnie du premier ministre tchèque, Andrej Babis, venu lui rendre visite. « Nous avons notre pays, nous avons notre indépendance, nous avons nos propres problèmes. »

« Nous n’avons absolument pas à être mêlés à des problèmes dans d’autres parties du monde », a pour sa part résumé le chef de la diplomatie ukrainienne, Vadym Prystaïko, en déplorant être au centre des tensions entre républicains et démocrates aux États-Unis, deux partis qui, historiquement, ont toujours appuyé l’Ukraine, sans partisanerie.

Victime d’intimidation de la part du président américain, qui a fait pression sur Kiev en rendant conditionnelle une aide militaire au déclenchement par l’Ukraine d’une enquête sur les Biden père et fils, Volodymyr Zelensky est donc devenu depuis l’otage des procédures en destitution en cours, qui chaque jour rappellent en effet sa participation à un stratagème cherchant à utiliser l’Ukraine pour influencer la prochaine campagne électorale américaine tout comme la nouvelle fragilité de ses liens avec Washington. La chose arrive à un mauvais moment, alors que le pays cherche à se sortir d’une guerre civile nourrie par le mouvement séparatiste et annexionniste prorusse dans la région du Donbass, à l’est du pays, qui a fait 13 000 morts depuis le début du conflit.

Début décembre, l’Ukraine et la Russie doivent se retrouver autour de la même table, à l’invitation de la France et de l’Allemagne, afin de trouver un chemin vers la paix dans cette région. Et la défense des intérêts personnels de Trump sur le dos de ce pays va forcément donner un autre ton à la discussion. « Dans sa guerre contre la Russie, l’appui et le prestige des États-Unis étaient un atout, dit Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa. Or, symboliquement, la relation entre Kiev et Washington n’est plus la même. Donald Trump répète ce que dit Poutine et affirme que l’Ukraine n’est pas un vrai pays. L’Ukraine n’a jamais été en position de force. Elle l’est désormais encore moins. »

Tout ça joue le jeu de la Russie. Mais ce n’est certainement pas l’effet recherché sciemment par Donald Trump, qui au départ était avec l’Ukraine dans une perspective purement partisane et égoïste.

Pour l’historien d’origine ukrainienne Roman Serbyn, professeur à l’UQAM, cet affaiblissement de l’Ukraine reste inquiétant étant donné son emplacement stratégique, autant pour la Russie que pour l’Ouest dans son ensemble. « La Russie convoite l’Ukraine pour devenir plus forte et pour affaiblir ainsi l’Europe », dit-il en évoquant les ressources pétrolières et gazières du pays. « Elle envisage également d’un mauvais oeil toute campagne contre la corruption, qui est surtout le fait, depuis l’effondrement de l’URSS, d’une élite ukrainienne russifiée. Poutine contrôle les oligarques ukrainiens qui participent à ce système, mais il est aussi dépendant d’eux et ne veut en rien perdre de l’influence dans ce pays. »

Élu sur la promesse de briser l’emprise des oligarques et des puissances financières sur la vie politique, économique et sociale du pays, Volodymyr Zelensky, qui s’est posé en réformateur populiste et anti-élite, voit ainsi ses plans malmenés par son échange avec Donald Trump, dans lequel il se targue auprès du président américain de nommer sous peu un nouveau « procureur général qui va être [son] homme à 100 % ». « Cela le fait mal paraître, dit M. Sauvé, puisqu’il laisse entendre que le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif ne sont pas séparés, alors qu’il a fait campagne sur l’instauration d’une telle séparation. »

« C’est ce que Zelensky a dit, commente M. Serbyn, mais l’a-t-il dit pour faire bonne figure devant Trump ? Car, pour le moment, nous avons la preuve qu’il y a eu des pressions exercées sur lui, mais aucune qui établit qu’il a rempli sa part de l’accord [en déclenchant une enquête sur les Biden]. »

N’empêche. D’alliée, l’Ukraine passe désormais dans le camp des « partenaires toxiques » des États-Unis, estime M. Sauvé. Il croit qu’à l’avenir tout soutien accordé à ce pays pourrait être interprété comme un « retour d’ascenseur ». « Tout ça joue le jeu de la Russie, ajoute-t-il. Mais ce n’est certainement pas l’effet recherché sciemment par Donald Trump, qui au départ était avec l’Ukraine dans une perspective purement partisane et égoïste. Sans plus. »

Une perspective dont les dommages sont pour le moment perceptibles d’un côté du combiné téléphonique, mais pas encore totalement de l’autre, la procédure en destitution du président américain étant toujours en cours.