Les gilets jaunes, un an plus tard

Onze morts (indirects), 2500 blessés et 3000 condamnations judiciaires plus tard, les gilets jaunes recueillent encore le soutien de 55% des Français.
Photo: Sebastien Salom Gomis Agence France-Presse Onze morts (indirects), 2500 blessés et 3000 condamnations judiciaires plus tard, les gilets jaunes recueillent encore le soutien de 55% des Français.

Le 17 novembre 2018 se tenait l’acte I du mouvement des gilets jaunes. Un an plus tard, ces mêmes gilets jaunes célébreront le premier anniversaire de leur mouvement samedi à Paris. Certes, les quelques milliers de personnes attendues dans la capitale n’ont plus grand-chose à voir avec les 300 000 qui s’étaient mobilisées sur plus de 2000 ronds-points à travers la France il y a un an. Pourtant, l’an dernier, personne n’aurait cru qu’on fêterait l’anniversaire de ces révoltes spontanées que d’aucuns comparaient aux jacqueries du Moyen Âge.

La première victoire des gilets jaunes n’aura-t-elle pas été de rendre visibles ceux qui ne l’étaient pas ? « Le fait de choisir un symbole fort, populaire et simple comme le gilet jaune a été une première réussite », notait le sociologue Dominique Wolton lors d’une conférence. Signe que la grogne montait, bien avant le 17 novembre, une pétition contre la hausse des prix du carburantlancée par Priscillia Ludosky avait recueilli plus d’un million de signatures en quelques jours. Derrière elle, on trouvait surtout des salariés précaires, de petits entrepreneurs, des mères célibataires, bref cette France des zones périphériques qui ne peut se passer de sa voiture et est le plus souvent abandonnée par les services et les transports publics.

Dénigré par la presse, ignoré des syndicats, vilipendé par les élus, ce mouvement lancé hors de tout encadrement politique et syndical pour protester contre une taxe sur le diesel imposera vite le respect. Au point où syndicats, partis de gauche et de droite tenteront bientôt de le récupérer. Dès le 5 décembre, le gouvernement devra abandonner ses nouvelles taxes sur le diesel. Le 10 décembre, évoquant un « état d’urgence social », le président sortira enfin de son mutisme pour annoncer en catastrophe une augmentation du salaire minimum et l’annulation des hausses de cotisations prévues pour les retraités.

Le retour de la lutte des classes

Ce n’est pas tant l’ampleur des mobilisations, plutôt moyennes à l’échelle française, qui a fait le succès du mouvement que le soutien massif dont il a aussitôt joui auprès de 75 % de la population. Onze morts (indirects), 2500 blessés et 3000 condamnations judiciaires plus tard, les gilets jaunes recueillent encore le soutien de 55 % des Français. Selon un sondage réalisé par Odoxa-Dentsu Consulting, 69 % des personnes interrogées jugent ce mouvement « justifié ». À peine 13 % pensent qu’il ne l’était « pas du tout ».

Le mouvement des gilets jaunes « a ébranlé la société française, son système politique et le gouvernement, affirmait le politologue Yves Sintomer dans Libération. […] Mais ce qu’il a révélé des fractures entre le monde politique et la société, ou encore entre les bénéficiaires et les perdants de la mondialisation, restera durable. »

On ne sera pas surpris que nombre d’analystes aient perçu dans cette fraternité des ronds-points un retour de la lutte des classes. Pour Jérôme Sainte-Marie, qui vient de publier Bloc contre bloc (Cerf), « le phénomène des gilets jaunes est allé bien au-delà des mécontentements qui l’ont fait naître, il a développé un véritable instinct de classe, aussi bien chez ses partisans que parmi ses détracteurs ».

Deux blocs ?

Depuis les gilets jaunes, rarement « la France d’en bas » s’est-elle opposée aussi frontalement à « la France d’en haut », expliquait récemment le sondeur dans Le Figaro. Alors qu’à la présidentielle de 2017 s’était constitué un « bloc élitaire », représenté par Emmanuel Macron, Sainte-Marie estime que la révolte des gilets jaunes a vu ces salariés du privé, ces petits entrepreneurs, ces petits commerçants et ces chômeurs habituellement inorganisés rallier ce qu’il appelle le « bloc populaire ». Un bloc aujourd’hui représenté par le Rassemblement national après la tentative infructueuse de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon d’en prendre la direction.

En janvier dernier, une note de l’IFOP avait montré que seulement 11 % des cadres supérieurs et des professions intellectuelles se « sentaient » giletsjaunes et que le mouvement avait un appui tout aussi faible parmi les couches les plus instruites de la société. Ce mouvement, rappelait le politologue Jérôme Fourquet, a même « suscité des réactions de mépris culturel, comme en témoignent par exemple les réactions hostiles et désobligeantes de nombreux lecteurs du Monde à la suite d’un article dressant le portrait d’un couple de jeunes parents impliqués dans le mouvement des gilets jaunes ». Pour nombre d’analystes, la violence du mouvement s’explique largement par son inorganisation symptomatique de ces populations éloignées des grandes entreprises et des grands centres.

Le tournant du quinquennat

Chose certaine, deux ans après l’élection d’Emmanuel Macron, les gilets jaunes auront marqué le tournant du quinquennat. Élu sur un programme de réduction des déficits et de réforme du Code du travail destiné à convaincre l’Allemagne de délier les cordons de sa bourse pour relancer la consommation, le président n’a pas hésité à débloquer immédiatement 17 milliards d’euros. Sa déclaration à l’hebdomadaire The Economist selon laquelle la règle qui consiste à limiter les déficits des pays membres de l’Union européenne à 3 % est « une règle d’un autre siècle » montre qu’il n’y reviendra pas. Au point où l’on parle aujourd’hui de l’« acte II » du quinquennat.

Un acte II qui n’est toujours pas écrit, mais qui s’ouvrira le 5 décembre par une grève générale, qu’on annonce massive, en opposition à la réforme des retraites. Est-ce le signe que le président n’a pas tout à fait compris la leçon ? Le quotidien Les Échos a récemment fait la recension des 167 lieux visités par Emmanuel Macron depuis son élection. Pratiquement aucun ne recoupe ces zones périphériques où la mobilisation des gilets jaunes a été la plus forte.

Les Champs-Élysées fermés

Pour ce premier anniversaire des gilets jaunes, plus de 140 manifestations sont prévues à travers la France. À Paris, où l’on attend plusieurs milliers de personnes samedi, les Champs-Élysées seront fermés ainsi qu’un large périmètre comprenant l’Élysée et l’Assemblée nationale.

Le gilet jaune Éric Drouet a lancé sur Facebook un appel pour une « opération escargot » sur le périphérique parisien. Des appels ont aussi été lancés à occuper « un temple de la consommation » comme l’avaient fait en octobre au centre commercial Italie 2 les écologistes d’Extinction Rebellion.

De nombreuses actions et des rassemblements sont prévus à Bordeaux, Lille, Toulouse et Lyon, dont des blocages de ronds-points et de péages. Des manifestants ont aussi appelé à viser les magasins Apple, connus, disent-ils, « pour payer le minimum d’impôts en France ».



Une version précédente de ce texte, dans laquelle Jean-Luc Mélenchon était prénommé Jean-Claude, a été modifiée.