Le Mur est toujours dans les têtes

Minibus Barkas, sans doute abandonné, devant une ancienne menuiserie à Francfort-sur-l’Oder. La plaque d’immatriculation est encore celle de la RDA.
Photo: © DR / photos Nicolas Offenstadt Minibus Barkas, sans doute abandonné, devant une ancienne menuiserie à Francfort-sur-l’Oder. La plaque d’immatriculation est encore celle de la RDA.

Lorsque le 9 novembre 1989 se fissura enfin le mur de Berlin, personne ne pensait que les choses iraient aussi vite. Un an plus tard, le pays était réunifié et il ne fallut que quelques années pour faire disparaître la plupart des traces de cette « autre Allemagne » qualifiée jadis de République démocratique (RDA), un pays qui aura vécu 40 ans en tout et pour tout.

Il suffit pourtant de regarder la carte politique des länder, et de constater l’extraordinaire succès de l’extrême droite et de l’extrême gauche en Thuringe par exemple, pour s’apercevoir que la RDA est toujours là, dit Nicolas Offenstadt. Comme un fantôme qui ne veut pas mourir.

«Urbex RDA»

Ce spécialiste du Moyen Âge et de la Grande Guerre, qui vient de publier Urbex RDA chez Albin Michel, se consacre depuis plusieurs années à la reconstitution des traces abandonnées, effacées ou oubliées de la vie en RDA. Pour cela, il ne se contente pas de fréquenter les bibliothèques et les centres de documentation. Comme le ferait un archéologue à Pompéi ou à Carcassonne, il pénètre dans les usines, les habitations et les bâtiments abandonnés, le plus souvent « sans se préoccuper de la légalité », dit-il. Tout cela pour faire dire à ces dinosaures abandonnés leur part de vérité.

 

Des vies oubliées

Il a ainsi visité environ 300 lieux abandonnés, la plupart fermés dans les années 1990-2000 lors du passage à l’économie de marché orchestré par la Treuhand, l’organisme chargé des privatisations. Ces entreprises ont parfois été vendues à des industriels qui n’ont pas voulu en poursuivre l’activité. Il est souvent difficile d’en retrouver les propriétaires. Et ceux que l’on trouverait refuseraient probablement la visite pour des raisons de sécurité.

Photo: © DR / photos Nicolas Offenstadt Effigies de Lénine et de Rosa Luxemburg en carton, abandonnées dans l’enceinte de l’usine de fibres chimiques de Premnitz, détruite.

De toute façon, il suffit le plus souvent de pousser une porte ou d’enjamber une clôture, dit Offenstadt. « À Gurlitz [Saxe], par exemple, je suis entré dans des appartements où il y avait les papiers d’une dame, des plans de Berlin, des horaires de chemins de fer et des lettres qui dataient de l’occupation soviétique. Je ne les ramasse pas pour les collectionner ou les vendre, mais pour en faire de l’histoire. » Comme une histoire de l’abandon, dit-il.

Un autre jour, l’historien tombe sur le dossier d’un chauffeur alcoolique qui avait été progressivement démis de ses fonctions, mais recyclé dans un autre métier. Lorsque c’est possible, il tente de mettre un visage sur ces dossiers anonymes. Comme celui de cette petite employée de bureau, Heidrun K., exilée de la Silésie avec sa famille et dont le père nazi a été fusillé par les Russes. Malgré ses médailles du travail, elle fut congédiée en 1993 pour des raisons économiques. Il suffira à l’historien de consulter l’annuaire pour la retrouver à Bernsdorf en 2015 et reconstituer son parcours. « Ce qui me passionne, c’est d’écrire l’histoire de gens ordinaires. De faire jaillir ces vies de peine et de travail qui autrement demeureraient dans l’ombre. » On ne s’étonnera pas que, pour obtenir son habilitation à diriger des thèses, Nicolas Offenstadt se soit intéressé à la vie d’un simple crieur public du Moyen Âge.

Parmi ses plus belles découvertes, il y a ce bureau d’un directeur à Zeitz, en Saxe Anhalt, où rien n’avait été touché. Comme un véritable arrêt sur image ! « On aurait dit que les employés venaient de quitter les lieux. Les fonds de bouteille, les cigarettes écrasées et les notes de service n’avaient pas été déplacés depuis les années 1990. On aurait pu dire quel jour exactement tout cela s’était arrêté. »

Un monde qui disparaît

Il y a déjà plusieurs années que cet historien peu conventionnel, fasciné par un monde ouvrier en voie de disparition, pratique ce qu’il nomme l’« urbex » (urban exploration). Il a commencé dans les friches industrielles du nord de la France avant de se retrouver à Weimar chez un ami. « J’ai alors été frappé par les paysages et l’ampleur des sites abandonnés. À Halle, vous avez des dizaines d’immeubles sur de grandes artères. Ils ne sont pas détruits, simplement abandonnés. »

Photo: © DR / photos Nicolas Offenstadt Un des locaux de la polyclinique de Sket dans l’ancienne villa de la famille du fondateur, Hermann Gruson, à Magdebourg

En utilisant les guides touristiques de l’époque, il fait aussi le décompte des rues qui ont été renommées, des plaques et des statues d’anciens dirigeants communistes, comme Lénine, Ernst Thälmann ou Wilhelm Pieck, qui ont disparu. « Ce fut une thérapie de choc ! Il y a eu une véritable volonté de passer à autre chose et de laisser dans l’espace public le moins de traces possible de la RDA. La Treuhand a été chargée de liquider l’ensemble des entreprises même si, parfois, il aurait peut-être été possible d’en conserver certaines. Beaucoup de gens affirment que des entreprises ont été liquidées parce que l’Ouest ne voulait pas de concurrent sur le même terrain. »

Des noms ont disparu sans raisons évidentes, comme ce parc Karl Liebknecht à Burgstädt rebaptisé Wettinhain en 1996. Assassiné en 1919, le fondateur du Parti communiste allemand et compagnon de Rosa Luxemburg n’a pourtant aucune responsabilité directe dans les errements de la dictature. Disparues aussi les rues « de la Paix » ou « de la Solidarité » qui faisaient partie du discours communiste.

Pas de nostalgie

On comprend pourquoi, explique Offenstadt, 30 ans plus tard, certains ont l’impression de s’être fait voler une partie de leur vie. « Bien sûr, les Ossies ont aussi participé à cette éradication. Mais beaucoup ont réagi en disant qu’il y avait une autre vie en RDA. Une vie qui, malgré la dictature et l’échec économique, pouvait avoir certains aspects positifs. Tout le monde n’était pas malheureux. Même si votre entreprise n’était pas très performante, vous pouviez avoir l’impression d’avoir été un bon ouvrier. Quand les Allemands de l’Est se sont retrouvés au chômage, qu’ils ont vu fermer la polyclinique où ils se faisaient soigner gratuitement et la maison de la culture où ils avaient dansé, dragué et parfois rencontré leur femme, ce fut un choc. »

Photo: © DR / photos Nicolas Offenstadt Portraits sous verre de Wilhelm Pieck et d’Otto Grotewohl dans une remise apparemment sans usage des ateliers de construction de la ville, à Francfort- sur-l’Oder.

Il ne s’agit pas d’être nostalgique, précise bien Nicolas Offenstadt. Les Allemands de l’Est ne rêvent pas de restaurer la RDA, dit-il. Lors de la première élection libre en 1990, ils avaient d’ailleurs plébiscité la CDU d’Helmut Kohl. « Les Allemands de l’Est ne sont pas nécessairement nostalgiques, mais ils gardent l’idée qu’un certain nombre de valeurs qui étaient promues en RDA demeurent valables, comme la solidarité, la protection sociale, la culture à des coûts abordables et le fait que la consommation n’était pas l’alpha et l’oméga de l’existence. En RDA, le futur était aussi un temps qu’on avait l’impression de contrôler. C’était rassurant. »

Depuis que son livre est terminé, certains des lieux qu’il a visités ont déjà disparu. Au moins l’historien a-t-il la satisfaction d’avoir donné une voix à une mémoire sur le point de s’évanouir. « J’assume mon présent et je me défie des jugements de valeur, dit-il. Il ne s’agit pas de porter un jugement, mais de donner aux gens un matériau avec lequel ils pourront réfléchir. »

Urbex RDA: L’Allemagne de l’Est racontée par ses lieux abandonnés

Nicolas Offenstadt, Albin Michel, Paris, 2019, 258 pages