Une élection britannique risquée

En déclenchant cette première élection hivernale depuis les années 1970, à deux semaines de Noël, Boris Johnson veut effacer la déroute qui avait propulsé le 8 juin 2017 sa prédécesseure, Theresa May, à la tête d’un gouvernement minoritaire.
Photo: Alberto Pezzali Associated Press En déclenchant cette première élection hivernale depuis les années 1970, à deux semaines de Noël, Boris Johnson veut effacer la déroute qui avait propulsé le 8 juin 2017 sa prédécesseure, Theresa May, à la tête d’un gouvernement minoritaire.

En ce samedi matin, les Brexeters auraient normalement dû savourer leur seconde journée sans avoir de comptes à rendre à Bruxelles. Depuis le temps qu’ils en rêvent ! Mais le sort en a décidé autrement. À nouveau reportée, cette fois au 31 janvier, la sortie définitive de l’Union européenne devra d’abord traverser l’épreuve d’une élection générale, le 12 décembre prochain. Une élection qui, après maintenant trois ans de tergiversations, pourrait à nouveau rebrasser les cartes.

En déclenchant cette première élection hivernale depuis les années 1970, à deux semaines de Noël, Boris Johnson veut effacer la déroute qui avait propulsé le 8 juin 2017 sa prédécesseure, Theresa May, à la tête d’un gouvernement minoritaire. L’un des gouvernements les plus bancals de l’histoire récente du Royaume-Uni.

De l’avis de la plupart des observateurs, Boris Johnson, dont la réputation de « campainer » n’est plus à faire, se lance dans cette élection avec trois atouts majeurs. D’abord, une entente de sortie négociée avec Bruxelles et soutenue par une majorité de parlementaires. Ensuite, une avance de 17 points de pourcentage dans les sondages. Enfin, le désir des Britanniques d’en finir au plus vite.

Pourtant, rien ne semble gagné. Cet admirateur de Churchill sait qu’en 2017, Theresa May s’était elle aussi lancée en campagne avec une avance de 15 points. Depuis cette époque, le Parti conservateur est clairement devenu le parti du Leave. Pour remporter son pari, Boris Johnson doit donc absolument aller récolter les 41 sièges travaillistes dont les circonscriptions avaient voté Leave au référendum de 2016. C’est donc dans le nord du pays, les Midlands, le Yorkshire et le Humber, que devrait se jouer l’élection. Mais, ce faisant, Boris Johnson devra aussi réussir le tour de force de conserver la douzaine de circonscriptions torys (en Écosse et dans les environs de Londres) qui avaient voté Remain.

Johnson contre Farage

Cette élection est « sur la corde raide » et demeure « un énorme pari pour tous les partis », a déclaré au quotidien The Telegraph le directeur de la firme de sondages Deltapoll, Joe Twyman. D’autant plus que Boris Johnson n’a pas été en mesure de trancher le nœud gordien le 31 octobre dernier comme il l’avait promis sur toutes les tribunes (« do or die ! »). De nombreux électeurs en colère pourraient donc choisir de voter pour le Brexit Party, qui refuse toute entente de sortie négociée avec l’Union européenne. Un sondage révèle en effet que la moitié des électeurs qui ont voté Leave en 2016 se sentent « trahis ». Reste à savoir s’ils en tiendront rigueur au Parlement ou à Boris Johnson.

« Aucun parti n’est propriétaire du Brexit », a déclaré vendredi le chef du Brexit Party, Nigel Farage, qui menace de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions si Johnson refuse de signer un pacte avec lui. Les analystes estiment que le Brexit Party ne nuirait pas trop aux conservateurs s’il ne présentait qu’une vingtaine de candidats. Mais, au-delà de 10 % du vote, Nigel Farage préparerait la voie à une défaite conservatrice. Selon le Daily Mail, 80 circonscriptions pourraient ainsi tomber dans l’escarcelle des travaillistes. Et le quotidien conservateur de conclure : « Votez Farage, élisez Corbyn » (« Vote Farage, get Corbyn »).

La dernière chance de Corbyn

Devant lui, Boris Johnson a la chance d’avoir un leader travailliste dont la popularité est au plus bas. « Cette élection n’est pas à propos de moi », a d’ailleurs déclaré Jeremy Corbyn. Ce n’est pas sans raison que les travaillistes se sont lancés à reculons dans cette élection. Seule la menace d’un déclenchement devenu inévitable avec l’appui des libéraux-démocrates et du SNP les a forcés à changer d’avis.

Loin de s’avouer vaincu, Jeremy Corbyn a néanmoins annoncé « la campagne la plus ambitieuse et la plus radicale jamais vue ». Évitant soigneusement de parler du Brexit et profitant du début de la saison froide, il a promis d’« acheter les bâtiments nécessaires pour loger tous les sans-abri » du Royaume-Uni. Même si le chef travailliste promet de négocier une nouvelle entente de sortie, de tenir un second référendum et de régler l’affaire en six mois, il entend axer sa campagne sur tout autre chose.

Moins on parlera du Brexit, plus Jeremy Corbyn aura des chances de l’emporter, surtout s’il parvient à susciter un front uni contre un parti qui dirige tout de même le pays depuis une décennie. Pour l’instant, compte tenu des ambiguïtés que cultive cet eurosceptique qui s’est rallié de peine et de misère à l’idée d’un second référendum, les électeurs du Remain sont aujourd’hui coupés en deux. Nombreux sont ceux qui sont tentés par les libéraux-démocrates, qui ont au moins l’avantage d’avoir une position claire.

Les petits partis

En se peignant sur ses affiches comme la prochaine première ministre, la chef libérale-démocrate, Jo Swinson, a-t-elle pris ses désirs pour la réalité ? Surtout dans un parti qui se relève encore de la cuisante défaite qu’il avait essuyée en 2015 pour avoir trahi sa promesse de geler les droits de scolarité. Mais les libéraux-démocrates sont encouragés par les trois députés travaillistes et cinq conservateurs qui les ont récemment rejoints. La plus récente, la conservatrice Antoinette Sandbach, a fait défection cette semaine. Selon le président de la firme de sondage ComRes, Andrew Hawkins, les libéraux-démocrates pourraient même dépasser les travaillistes en nombre de voix, mais probablement pas en nombre de députés.

Avec un électorat plus fragmenté que jamais, les petits partis risquent de jouer un rôle déterminant dans cette campagne. Ainsi, les indépendantistes écossais du SNP pourraient-ils accepter de soutenir un gouvernement travailliste minoritaire en échange de l’autorisation de tenir un second référendum sur l’indépendance.

Comme l’écrit l’éditorialiste du Guardian, « les variations entre les circonscriptions combinées à la volatilité de l’identification aux partis rend l’élection du 12 décembre largement imprévisible ».

Farage et Trump appellent à une alliance du Leave

Londres — L’europhobe Nigel Farage a mis vendredi le premier ministre Boris Johnson au défi d’abandonner son accord de Brexit négocié avec Bruxelles, pour former une alliance avec lui pour les législatives de décembre, fort du soutien-choc de Donald Trump à une union du camp du Leave. Farage a invité jeudi le président américain à son émission quotidienne sur les ondes de la radio LBC. Donald Trump ne s’est pas fait prier pour critiquer l’accord de Brexit de Boris Johnson, et a appelé à une alliance Johnson / Farage pour les élections. Une telle alliance serait « impossible à arrêter », a avancé Trump. Aux élections européennes fin mai, organisées à contrecoeur par le Royaume-Uni, le parti du Brexit de Nigel Farage était arrivé en tête, avec 31,6 % des suffrages. Après avoir maintes fois promis à Londres un traité commercial « magnifique » à la suite du Brexit, Donald Trump a jugé une telle possibilité compromise par l’accord négocié par Boris Johnson, portant un coup dur au premier ministre. Downing Street a répliqué que l’accord permettrait au Royaume-Uni de conclure des « accords commerciaux partout dans le monde, qui profiteront à l’ensemble du Royaume-Uni ». « Sans vouloir blesser Boris Johnson », Donald Trump « a dit la vérité à propos de ce traité choquant, horrible, avec [l’Union européenne] », a insisté Nigel Farage vendredi matin sur LBC. Agence France-Presse