Le scrutin devancé ne devrait rien régler au Royaume-Uni

Le camp conservateur de Boris Johnson mise sur la lassitude des Britanniques pour aller chercher une majorité à Westminster et sortir de l’impasse du Brexit.
Photo: Tolga Akmen Agence France-Presse Le camp conservateur de Boris Johnson mise sur la lassitude des Britanniques pour aller chercher une majorité à Westminster et sortir de l’impasse du Brexit.

Une autre semaine, un autre pari risqué pour le premier ministre britannique, Boris Johnson, qui espère que le déclenchement des élections législatives anticipées au Royaume-Uni, le 12 décembre prochain, va lui permettre de sortir de l’impasse du Brexit en renouvelant le Parlement britannique, où le projet de séparation d’avec l’Union européenne est bloqué depuis le début de l’année.

Or, ce scrutin, loin d’annoncer la fin de l’atermoiement, risque d’entretenir l’incertitude sur l’avenir des Britanniques au sein de l’Europe politique et économique et pourrait même l’accentuer, estime la chercheuse Iana Dreyer, fondatrice et directrice du groupe de réflexion britannique Borderlex.eu, une spécialiste de la politique commerciale européenne.

« Il y a actuellement une forte polarisation de la société britannique sur la question du Brexit », dit celle qui était de passage à Québec la semaine dernière pour y donner une conférence sur le Brexit à l’invitation du Centre d’études pluridisciplinaires en commerce et investissement internationaux (CEPCI) de l’Université Laval. Le Devoir l’a jointe à Paris mercredi. « Les élections ne vont pas changer grand-chose. Elles devraient surtout entériner les divisions au sein de l’électorat et confirmer la radicalisation des points de vue entre les tenants du leave [quitter] et ceux du remain [rester]. »

Élections anticipées

Mardi, les députés ont finalement accepté avec une forte majorité d’envoyer les Britanniques aux urnes, et ce, après avoir rejeté quatre fois de suite cette possibilité au cours des derniers jours. Si la Chambre des lords sanctionne le projet de loi — ce qui devrait être une formalité —, le Parlement sera dissous la semaine prochaine et les premières élections pré-Noël à être tenues au Royaume-Uni depuis 1923 auront lieu ensuite, au terme d’une campagne courte de cinq semaines.

Notons que les scrutins automnaux tardifs, ou hivernaux, sont généralement craints par les politiciens britanniques en raison du froid et de la forte humidité qui frappent alors le pays et qui auraient un effet négatif sur le taux de participation.

Le camp conservateur de Boris Johnson mise sur la lassitude des Britanniques pour aller chercher une majorité à Westminster, mais également sur un autre type de vent, celui qui lui est favorable dans les sondages. La formation politique y est en effet en avance de 10 points sur l’opposition travailliste. Un écart inférieur de moitié à celui dont jouissait Theresa May en 2017 avant le déclenchement de législatives anticipées qui lui ont fait perdre sa majorité au Parlement.

Les travaillistes vont chercher à séduire les Britanniques souhaitant rester d’une manière ou d’un autre au sein de l’UE en promouvant la tenue d’un nouveau référendum sur l’impossible divorce. Les libéraux-démocrates, eux, vont faire campagne sur l’annulation des procédures de divorce. Alors que les indépendantistes écossais, attachés à l’Europe, risquent de se mobiliser contre les conservateurs de Johnson et leur accord de séparation.

L’issue du vote reste plus qu’incertaine dans un pays affligé par un Brexit qui devait se faire le 29 mars dernier et qui, après trois reports, est désormais fixé au 31 janvier prochain. L’électorat y est hautement volatil : le tiers des électeurs ont changé d’allégeance politique au cours des deux dernières élections.

Le vote des jeunes, plus europhiles que les générations vieillissantes, pourrait également venir brouiller les cartes, si ceux-ci se mobilisent, toutefois, souligne Mme Dreyer. « C’est un public traditionnellement passif qui ne vote pas beaucoup. »

Selon elle, « il faudrait une grosse surprise lors de ces élections pour remettre en cause le départ même du Royaume-Uni de l’UE. Mais la reconfiguration du Parlement pourrait placer le pays, non pas face au Brexit tel que défini par Boris Johnson, mais devant la renégociation de la relation d’avenir entre la Grande-Bretagne et l’Europe, moins radicalement détachée du marché unique européen ».

Déchirement idéologique

Berceau du libéralisme, le Royaume-Uni est historiquement tiraillé entre l’appartenance à une union économique, qu’il préconise et encourage, et l’appartenance à une union politique qui l’effraie. Un déchirement idéologique qui balise sa relation compliquée avec l’Union européenne depuis son intégration au projet, par la Communauté économique européenne (CEE), en 1971.

Les élections à venir éloignent par ailleurs le spectre d’une sortie du Royaume-Uni sans accord — le fameux et redouté « no deal » — « La configuration politique actuelle et celle qui se profile rendent cette possibilité très difficile, assure Mme Dreyer. Mais il ne faut pas exclure qu’elle puisse se produire pour des raisons techniques et accidentelles », le Brexit restant depuis le référendum de 2016 une matière instable au caractère forcément incertain, ce qui explique sa difficile concrétisation.

Les 650 membres du Parlement devaient siéger jusqu’au 5 mai 2022, selon le cadre électoral britannique que Boris Johnson vient de modifier.