Le Brexit n’en finit pas de finir

La semaine s’annonce une nouvelle fois très tendue au Parlement, mais aussi dans les rues de Londres, où des centaines de milliers de personnes ont défilé samedi, demandant un référendum sur le Brexit.
Photo: Niklas Halle'n Agence France-Presse La semaine s’annonce une nouvelle fois très tendue au Parlement, mais aussi dans les rues de Londres, où des centaines de milliers de personnes ont défilé samedi, demandant un référendum sur le Brexit.
Dernier épisode en date de la saga Brexit : Boris Johnson a demandé un délai à Bruxelles, poussé par son Parlement, tout en continuant à affirmer que le Royaume-Uni larguerait bien les amarres le 31 octobre.
 

Ce n’est pourtant pas un jeu. Le ministre britannique au Brexit, Michael Gove, a reconnu dimanche sur Sky News avoir parié une somme d’argent avec son collègue à la Santé, Matt Hancock. Le sujet du pari ? La date du Brexit. Pour Gove, il aura bien lieu le 31 octobre, ce que continue à répéter le premier ministre, Boris Johnson. Hancock, lui, a parié le contraire, ce qui en dit peut-être long, ou pas, sur sa confiance dans son propre gouvernement.
 

Finalement, Boris Johnson n’est ni mort ni dans un fossé. Le 5 septembre, il avait dit préférer finir « mort dans un fossé » plutôt que de demander une prolongation de l’article 50, soit un report du Brexit, à l’Union européenne. Samedi soir, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a sobrement pris acte de la réception de la demande du gouvernement britannique pour un nouveau délai. Il devrait se donner jusqu’à au moins mardi matin pour consulter les chefs d’État et de gouvernement de l’UE sur la réponse à apporter à cette demande. Mais les Vingt-Sept n’ont aucune envie de se précipiter, tant ils sont conscients de l’imprévisibilité de la politique britannique.

« Gosse pourri gâté »

Boris Johnson a bien tenté de pimenter, ou de compliquer, sa demande de prolongation en envoyant non pas une mais trois lettres au Conseil européen. La première, non signée, était une copie de la lettre demandant une prolongation contenue dans la loi Benn prévue à cet effet, la seconde était une missive de Sir Tim Barrow, ambassadeur du Royaume-Uni auprès de l’UE, qui expliquait que la loi obligeait le gouvernement à envoyer cette demande. La troisième missive de deux pages était, elle, signée personnellement par Boris Johnson. Elle disait, en gros, qu’il ne jugeait pas « utile » une nouvelle prolongation et se disait « confiant » dans le fait de pouvoir faire adopter la loi sur le retrait de l’UE avant le 31 octobre. Et ce, même après le nouveau camouflet de samedi au Parlement, qui constituait sa huitième défaite, sur neuf, depuis son arrivée à Downing Street, le 24 juillet. Son seul succès à ce jour date du 15 octobre et de l’adoption de normes environnementales européennes dans la loi britannique, ce qui, en soi, ne manque pas de sel.

Les yeux du pays, en fait du monde entier, sont fixés sur nous […] et j’ai comme une impression de déjà-vu

Dans un pays où la politique est, d’habitude, une merveille de tournures ambiguës et policées, et où les questions de décence, de politesse et de civilité sont, en principe, au coeur de tout, la lettre non signée de Boris Johnson passe mal. Elle est perçue comme une insulte, un doigt d’honneur à la fois au Parlement britannique, mais aussi aux Européens. Ces derniers ne s’en sont pas émus outre mesure. Pour eux, ce qui compte est l’envoi par le gouvernement britannique d’une demande de prolongation de l’article 50. Point. La signature manuscrite ou pas importe peu. John McDonnell, numéro deux du Labour, a qualifié le geste de Boris Johnson de réaction « de gosse pourri gâté ». Et une action devant un tribunal écossais devrait examiner lundi si la lettre non signée peut être considérée comme illégale, ce dont doutent la plupart des juristes.

Escorte policière

La suite de la saga Brexit reste encore, toujours, imprévisible. Lundi, le gouvernement pourrait tenter de refaire voter sa motion sur l’accord conclu avec Bruxelles, à condition que le speaker John Bercow, président de la Chambre des communes, l’autorise, ce qui n’est pas acquis. À défaut, le gouvernement a prévenu qu’il introduirait devant le Parlement dès mardi l’ensemble de la loi de retrait de l’UE (dans laquelle la motion sur l’accord devrait alors être incorporée) avec la ferme intention de la faire voter rapidement. Le ministre des Affaires étrangères, Dominic Raab, a affirmé dimanche que le gouvernement disposait désormais du nombre de voix nécessaires (320) pour faire voter la loi. Sa confiance tient à ce que plusieurs députés qui ont voté samedi pour l’amendement — qui a entraîné la demande de prolongation — ont promis de voter pour, maintenant qu’ils sont assurés qu’une sortie sans accord est exclue le 31 octobre. Même l’auteur de l’amendement, l’ex-conservateur Oliver Letwin, a dit « être désormais derrière le gouvernement ».

Mais un nouvel obstacle s’annonce. La loi est susceptible de faire l’objet du dépôt de plusieurs amendements dont l’examen et le vote prennent du temps. Keir Starmer, le monsieur Brexit du Labour, a déjà évoqué un amendement qui obligerait le gouvernement à soumettre la loi à un référendum de confirmation. Autrement dit, un vote qui demanderait aux Britanniques d’approuver ou pas le Brexit concocté par Boris Johnson.

Photo: Niklas Halle'n Agence France-Presse

La semaine au Parlement, mais aussi dans les rues de Londres, où des centaines de milliers de personnes ont défilé samedi contre le Brexit, s’annonce une nouvelle fois très tendue. Samedi, après les débats aux Communes, plusieurs députés de tous bords, les conservateurs Michael Gove et Jacob Rees-Mogg, mais aussi la travailliste Diane Abbott, sont sortis de Westminster avec une lourde escorte policière, sous les invectives d’une foule hostile, pro ou anti-Brexit. Quelques minutes plus tôt, vers la fin des débats, Theresa May s’était levée pour appeler à voter pour l’accord et lancer, un rien sarcastique : « Les yeux du pays, en fait du monde entier, sont fixés sur nous […] et j’ai comme une impression de déjà-vu. »