Boris Johnson décroche un nouvel accord de Brexit

Le premier ministre britannique, Boris Johnson, a conclu une entente de divorce avec ses partenaires de l’Union européenne.
Photo: Thierry Roge Agence France-Presse Le premier ministre britannique, Boris Johnson, a conclu une entente de divorce avec ses partenaires de l’Union européenne.

Les Britanniques commencent à en avoir marre du Brexit et Sky News les a entendus. La chaîne d’infos en continu a ouvert mercredi un nouveau canal baptisé Sky News Brexit-Free offrant cinq heures de programmation par jour, entre 17 h et 22 h, certifiées 100 % sans nouvelles sur l’interminable processus de divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE). Un espace pour voir et entendre autre chose, et où le dernier développement dans la saga ne devrait finalement pas trouver écho.

Et pourtant ! Jeudi, le premier ministre Boris Johnson a décroché, après cinq jours d’intenses négociations et de discussions avec les représentants de l’Europe, un nouvel accord de divorce dont la date est fixée au 31 octobre prochain. Un accord approuvé jeudi par les 27 membres de l’UE réunis en sommet à Bruxelles, un accord qualifié d’« excellent » par le successeur de Theresa May, mais dont l’adoption nécessaire par le Parlement britannique, convoqué de manière exceptionnelle samedi, est loin d’être une certitude.

« C’est un développement très important, oui, dans le processus de séparation en cours, affirme à l’autre bout du fil Alexander Macleod, professeur de science politique à l’UQAM. Mais la suite est une autre histoire qui n’est pas encore écrite. »

Le Brexit, dans le cadre de l’accord de divorce négocié par Mme May en novembre 2018, est dans l’impasse depuis le début de l’année, et ce, après avoir été rejeté par les parlementaires britanniques à trois reprises. M. Johnson, arrivé au pouvoir en juillet dernier avec la promesse de livrer le Brexit dans les temps, prétend avoir repris le contrôle avec ce nouvel accord qui, selon lui, dénoue le noeud nord-irlandais.

La meilleure façon de résoudre le Brexit est de donner à la population le dernier mot lors d’un vote populaire

Rappelons qu’au lendemain du référendum de 2016 sur la séparation, la présence de l’Irlande du Nord, province du Royaume-Uni, dans l’équation d’un divorce souhaité par 52 % des Britanniques s’est avérée un point de blocage complexe à manipuler. Les populistes qui ont orchestré la campagne pour la séparation ne l’avaient jamais évoqué, et surtout pas envisagé.

Or, entre la République d’Irlande, qui fait partie de l’Union européenne, et l’Irlande du Nord, la frontière a été effacée depuis les accords de paix de 1998 et son retour, après un Brexit, qui réinstalle une frontière entre le Royaume-Uni et l’UE, ne peut être envisagé sans compromettre une paix durable entre les deux pays. Un filet de sécurité, ou backstop, avait été alors négocié par Theresa May pour protéger cette particularité entre les deux Irlandes. Mais ce principe a été rejeté par les tenants d’un Brexit dur, qui y voyaient une faille dans une séparation franche en maintenant des cadres réglementaires européens au sein d’un Royaume-Uni, dont l’indépendance serait ainsi compromise. En substance.

Reformuler l’ambiguïté

Le nouvel accord ne fait pas disparaître cette ambiguïté, mais il la formule autrement en traçant une frontière dans la mer d’Irlande entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Juridiquement, la province reste au sein du Royaume-Uni, mais elle formerait une zone réglementaire avec l’Union européenne. Ce compromis avait été rejeté par Theresa May, qui avait parlé à l’époque d’un principe qu’aucun premier ministre ne pourrait accepter. Il a été également immédiatement dénoncé par les unionistes nord-irlandais, pourtant alliés du gouvernement dans le Brexit, en raison de la menace de réunification des deux Irlandes qu’il pourrait faire apparaître. Les 10 députés qui les représentent au Parlement se préparent d’ailleurs à voter contre l’accord de Boris Johnson, ce qui ne compromet pas foncièrement son adoption par Westminster, mais ne facilite en rien la possibilité d’un vote positif.

« Cette nouvelle disposition est intéressante pour l’Irlande, mais pas pour les protestants du Nord, dit M. Macleod. Qui plus est, elle va être très compliquée à mettre en oeuvre puisqu’elle va faire entrer deux systèmes dans un pays, avec des marchandises importées de partout dans le monde et entrant par les deux Irlandes, donc difficiles, voire impossibles à gérer dans cette complexité réglementaire et douanière. »

Mathématiquement, Boris Johnson est loin d’une victoire puisqu’il ne dispose que de 288 élus conservateurs alors qu’il a besoin d’une majorité de 320 voix pour faire passer son accord de divorce. Jeudi, l’opposition travailliste, menée par Jeremy Corbyn, a appelé ses 244 députés à rejeter l’entente. Outre les unionistes nord-irlandais du DUP, les indépendantistes écossais du SNP (35 députés) et les libéraux-démocrates (19), hostiles au Brexit, devraient prendre le même chemin. L’appui des tenants d’une séparation les plus radicaux n’est également pas joué d’avance. Jeudi, le chef du Parti du Brexit, le populiste Nigel Farage, figure forte de la campagne référendaire de 2016, actuellement sans mandat, a jugé que le nouvel accord « n’est pas un Brexit ».

À la veille d’un vote au Parlement qui pourrait faire avancer l’histoire ou entretenir la crise actuelle, Boris Johnson, qui peut compter sur le soutien de 259 députés, va devoir aller chercher des appuis parmi les « brexiters » radicaux de l’European Research Group (ERG), dont 28 députés revendiquent une appartenance, parmi les quelques travaillistes favorables à un divorce avec accord — ils sont 21 — et parmi les conservateurs qu’il a expulsés du parti en septembre pour s’être opposés à une sortie de l’UE sans accord.

Une opposition claire

Depuis le 15 janvier, les élus britanniques ont rejeté l’accord de Brexit par des majorités écrasantes de 432, 391 et 344 voix. En mars dernier, le dernier vote sur l’accord de Theresa May a confirmé l’appui de 286 parlementaires seulement au deal négocié avec l’UE, soit le plus haut résultat à ce jour, à 34 voix d’une majorité.

En cas d’échec, Boris Johnson va devoir respecter une loi britannique nouvellement adoptée et solliciter un report de trois mois du Brexit afin d’éviter une sortie de l’UE sans accord. Un délai de plus — pour un Brexit initialement prévu le 29 mars dernier — que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a repoussé du revers de la main jeudi. « Il n’y aura pas de prolongation, a-t-il assuré en conférence de presse à Bruxelles. Nous avons conclu un accord. Les choses doivent être faites maintenant. Il n’y a pas de discussion à avoir pour un report. »

Reste que, pour plusieurs experts, ce délai demeure le scénario le plus probable, mais également celui dont l’opposition voudrait profiter pour soumettre l’accord à un référendum. « La meilleure façon de résoudre le Brexit est de donner à la population le dernier mot lors d’un vote populaire », a déclaré Jeremy Corbyn.

Un dernier mot qui pourrait sonner la fin du Brexit. En effet, une analyse exhaustive de sondages d’opinion sur le Brexit menée par YouGov pour l’Evening Standard montre que, depuis 2016, les Britanniques ont changé leur fusil d’épaule et sont désormais plus favorables à un maintien du pays au sein de l’UE qu’à un divorce. Depuis juillet 2017, 204 sondages sur 226 indiquent que l’option du « Remain » est en avance, contre 7 seulement qui placent la séparation en tête et 15 qui mettent les deux options au coude-à-coude.

Avec l’Agence France-Presse