Entre la périphérie et les grandes villes, un fossé qui se creuse?

Illustration: Thaïla Kampo

Il y a un an presque jour pour jour, les premiers gilets jaunes « montaient » sur Paris. Il n’aura fallu que quelques semaines pour comprendre que ce qui n’était au départ qu’un feu de paille allait vite avoir un écho international.

« Malgré la grande différence de culture politique entre la France et le Québec, les gilets jaunes ont rapidement fait parler d’eux au Québec, dit le maire de Drummondville, Alexandre Cusson, qui préside l’Union des municipalités du Québec. Partout dans les régions, on semblait sensibles à ce qu’ils exprimaient. » Il en ira de même des lointaines banlieues de Londres aux zones périphériques des grandes villes d’Allemagne, des Pays-Bas et de Bulgarie. On a même vu un député serbe se lever en chambre avec son gilet jaune pour protester contre les prix de l’essence.

En revêtant le gilet fluorescent que chaque automobiliste français est tenu d’avoir dans sa boîte à gants, les gilets jaunes ont donc fait sortir de l’ombre des populations jusque-là « oubliées », pour ne pas dire « invisibles ». Si l’idée du gilet jaune a été « un coup de génie », dit le géographe Jacques Lévy, il faut se garder d’avoir une vision trop uniforme de ces populations composites, notamment en France, où l’État n’a jamais cessé d’investir dans les régions et la redistribution.

« Dans ces régions périurbaines, les populations ont des revenus au-dessus de la moyenne. On y trouve de tout, des zones prospères comme des zones de pauvreté. De petits entrepreneurs comme des ouvriers déclassés. Une grande partie de ces gens n’ont pas été chassés des villes, ils ont choisi d’aller vivre en banlieue. Par contre, la grande pauvreté, elle, se concentre toujours dans les villes. »

Fracture culturelle

Si le niveau de vie n’est pas l’enjeu fondamental, peut-être les gilets jaunes ont-ils mis le doigt sur une fracture largement culturelle qui se creuse un peu partout dans le monde. Partout, notamment où la classe moyenne craint de devoir faire les frais de la transition écologique. Même avec cinq trains par jour, reconnaît Alexandre Cusson, à Drummondville, on ne voit pas le jour où l’on pourra se passer de la voiture. Pendant ce temps, « un voyage Montréal-Paris coûte moins cher qu’un trajet Montréal-Gaspé », souligne Claudine Roy, qui a présidé la campagne de financement pour la reconstruction du théâtre de la Vieille Forge à Petite-Vallée, en Gaspésie.

Le mérite des gilets jaunes ne serait-il pas au fond d’avoir mis en évidence que, si la mondialisation avait ses « gagnants », elle avait aussi ses « perdants » ? Une réalité que le politologue anglais David Goodhart illustre à sa façon en parlant du fossé qui se creuse entre les « gens de quelque part » (people from somewhere) et les « gens de n’importe où » (people from anywhere).

Avec la mondialisation, reconnaît Jacques Lévy, ce que les sociologues nomment le « capital culturel » s’est largement concentré dans les centres urbains associés à la « mobilité » et à la « créativité », alors que les régions périphériques abriteraient une population plus encline à la « stabilité ». Une image contre laquelle s’insurge pourtant Alexandre Cusson, qui réclame notamment une plus juste répartition de l’immigration afin de répondre à la pénurie de main-d’oeuvre. « 50 % des besoins sont en région, mais l’immense majorité des nouveaux arrivants se retrouve à Montréal. »

Le maire de Drummondville en connaît pourtant un bout sur la fracture culturelle, lui dont la ville est depuis toujours l’objet des railleries des humoristes. À l’heure où la presse régionale s’effondre, cette fracture ne serait-elle pas en train de s’approfondir ?

Ben Marc Diendéré n’hésite pas à parler d’« un clivage grandissant entre Montréal et les régions et d’une méconnaissance profonde entre les populations ». À preuve, dit le vice-président aux communications et aux affaires publiques de la Coop fédérée, il n’y a pas un seul député de la CAQ sur l’île de Montréal. Les choses se passent parfois, dit-il, « comme si les gens du Plateau Mont-Royal pouvaient dire aux agriculteurs quoi faire alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans une ferme ».

Pôles urbains et régionaux : les enseignements des gilets jaunes, d’un océan à l’autre

26 octobre, de 10 h 30 à 12 h, à l'auditorium du MBAM.


Participants :

 
  • Claudine Roy, entrepreneure et propriétaire de l’Auberge sous les Arbres ;
 
  • Alexandre Cusson, maire de Drummondville et président de l’Union des municipalités du Québec ;
 
  • Ben Marc Diendéré, vice-président principal des communications, des affaires publiques et de l’image de marque à la Coop fédérée ;
 
  • Jacques Lévy, géographe et professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne ;
 
  • Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France.
 

Animateur :

 
  • Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris
 

Vous souhaitez vous inscrire ou en savoir plus sur la programmation du festival? C'est par ici.