L’islamisme a-t-il infiltré les services publics français?

Pendant que, mardi, le pays rendait hommage aux quatre policiers tombés sous les coups de couteau d’un islamiste à la préfecture de Paris, les questions soulevées par cet attentat ne cessaient de secouer le gouvernement français. Comment l’assassin, Mickaël Harpon, qui refusait de serrer les mains de ses collègues féminines et qui s’était félicité de l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015, a-t-il pu se retrouver dans un haut lieu du renseignement antiterroriste comme la préfecture de Paris ?

C’est la question qui était sur toutes les lèvres au moment où, dans la cour de la préfecture, Emmanuel Macron rendait hommage aux victimes.

Appelant la nation tout entière à se mobiliser face à « l’hydre islamiste », le président a tenu à préciser que ce n’était « en aucun cas un combat contre une religion, mais contre son dévoiement ». Il appelle cependant les Français à la « vigilance ».

Des mots soigneusement choisis, alors même que plusieurs soupçonnent justement son ministre de l’Intérieur d’avoir manqué de vigilance.

Jeudi, peu après l’attentat qui a enlevé la vie à quatre policiers et en a blessé un autre, Christophe Castaner avait en effet affirmé qu’aucun signe de radicalisation n’avait été détecté chez ce fonctionnaire. Un homme effacé qui souffrait de surdité et qui s’était, disait-on, converti récemment à l’islam.

Depuis, les révélations de la presse n’ont pourtant cessé de contredire cette image.

« C’est bien fait ! »

On a en effet appris que cet informaticien qui travaillait au coeur de la cellule de renseignement de la préfecture — et avait donc accès à des renseignements classés « secret défense » — avait montré plusieurs signes de radicalisation qui n’auraient pourtant jamais été consignés dans son dossier.

Converti à l’islam depuis une dizaine d’années, Mickaël Harpon était connu pour refuser de serrer la main et de faire la bise à ses collègues féminines. Plus grave, la même année, un major de la sous-direction de la Sécurité intérieure avait été informé que, lors d’une querelle, l’employé de la préfecture s’était félicité de l’attentat de Charlie Hebdo en déclarant : « C’est bien fait ! » Une affirmation qui, en France, peut être passible de poursuites pour « apologie du terrorisme ».

Lundi, une clé USB a finalement été retrouvée à son bureau contenant des vidéos de décapitation et des informations confidentielles sur plusieurs dizaines de ses collègues.

On a aussi appris que là où il vivait, dans le Val-d’Oise, Harpon avait été en contact avec des individus fichés, dont deux imams guadeloupéens connus pour leur radicalisme. Rien de tout cela n’avait donné lieu à un rapport écrit, s’est défendu Christophe Castaner, dont plusieurs élus ont néanmoins demandé la démission.

Signe que la situation est grave, mardi, le ministre a été auditionné par la délégation parlementaire au renseignement et la Commission des lois de l’Assemblée nationale. Une commission parlementaire entendra aussi les personnes concernées la semaine prochaine.

Un rapport inquiétant

L’affaire étonne d’autant plus que, pas plus tard qu’en juin dernier, un rapport parlementaire avait sonné l’alarme sur la progression de l’islamisme au sein des services publics.

Au terme de 53 auditions et sept mois de travail, les députés Éric Diard (LR) et Éric Poulliat (LREM) avaient conclu que, si la conscience du danger d’infiltration islamiste était réelle, celle-ci n’était pas toujours suivie des mesures appropriées. Les parlementaires faisaient notamment état de 28 policiers suivis par l’inspection générale pour cause de radicalisation. Mais, déploraient-ils, dans l’état actuel, les lois ne permettent pas de révoquer un agent pour ce seul motif. Il faut absolument invoquer une faute professionnelle.

Dans le même rapport, un haut gradé de la préfecture donnait l’exemple d’un policier qui diffusait sur Internet des propos complotistes. L’agent n’a finalement pas été révoqué pour cette raison, mais pour avoir diffusé une image dégradée de la police.

Même chose pour ce fonctionnaire de police qui, par l’intermédiaire de son frère, s’est retrouvé en contact avec des djihadistes en Syrie. On l’a révoqué pour une simple altercation avec un tiers en voiture.

En Seine-Saint-Denis, un policier municipal qui travaillait avec des jeunes a même été réintégré dans ses fonctions après que ses supérieurs eurent pourtant affirmé que ses idées étaient incompatibles avec un travail auprès des jeunes.

Diard et Poulliat notent que la vigilance est particulièrement insuffisante dans les corps de police municipaux et auprès des agents de sécurité privés, pourtant armés. On pense notamment aux milliers qui devraient être recrutés en vue des Jeux olympiques de Paris, en 2024.

Mais leur rapport ne se limite pas à la police. À la Régie des transports publics parisiens (RATP), on savait depuis longtemps que de nombreux employés priaient dans les locaux malgré l’interdiction. Des témoignages, notamment recueillis par les journalistes d’enquête Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Inch’allah : l’islamisation à visage découvert, Fayard), font état d’agents qui mettent des gants pour toucher la monnaie remise par une femme. Dans certains terminus, des locaux ont d’ailleurs été interdits aux femmes.

Selon le directeur des ressources humaines, Jean Agulhon, cette situation est le résultat d’une politique pratiquée il y a une vingtaine d’années afin d’éviter les caillassages de bus dans les banlieues. On avait alors favorisé l’embauche de ceux qu’on appelait « les grands frères » et qui étaient censés servir d’intermédiaires avec les plus jeunes.

« Signalement automatique »

Le cas de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle a aussi défrayé la chronique. Plus de 70 employés (sur 85 000) y sont soupçonnés d’une pratique radicale de l’islam. Ils sont régulièrement contrôlés et souvent changés de service par mesure de prévention.

En 2015, la Confédération générale du travail (CGT) avait dénoncé une tentative de noyautage islamiste des syndicats de l’aéroport. « Cela nous a coûté la première place aux élections professionnelles […]. On a perdu 500 syndiqués dans l’affaire. Ils n’étaient pas tous radicaux », avait alors déclaré son secrétaire général, Philippe Martinez.

Assailli de toutes parts, Christophe Castaner a tenté de calmer le jeu en annonçant que toute alerte liée à la radicalisation ferait désormais « l’objet d’un signalement automatique ». Pour le député Éric Diard, « la radicalisation avérée devrait, seule, suffire à mettre fin aux activités d’un fonctionnaire ».

Mais la France n’est pas au bout de ses peines. Dans leur rapport, les députés Diard et Poulliat estimaient que les policiers et les gendarmes comptaient parmi les professions où le risque de radicalisation était le plus limité. Du moins, ajoutaient-ils, comparativement aux universités, aux hôpitaux et, notamment, aux clubs de sport.