Funérailles de Jacques Chirac: «ce fut le dernier président gaulliste», dit Lucien Bouchard

Les proches de Jacques Chirac ont rendu un dernier hommage à l’ancien président français au cimetière Montparnasse de Paris, lundi.
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse Les proches de Jacques Chirac ont rendu un dernier hommage à l’ancien président français au cimetière Montparnasse de Paris, lundi.

C’est dans l’émotion et la sobriété que la France a fait ses adieux à l’ancien président Jacques Chirac, décédé jeudi dernier à 86 ans à Paris. Celui qui a gouverné la France pendant 12 ans après avoir animé un demi-siècle de vie politique a rassemblé autour de lui, à l’église Saint-Sulpice, non seulement la plupart des familles politiques françaises, mais plus de 80 représentants étrangers. Parmi eux, l’ancien premier ministre québécois Lucien Bouchard représentait pour l’occasion le premier ministre actuel François Legault.

« Ce fut une cérémonie très solennelle et austère dans la plus pure tradition républicaine », nous a-t-il confié à peine sorti d’une réception donnée par le président Emmanuel Macron à l’Élysée. L’ancien premier ministre québécois se dit impressionné par l’émoi que suscite aujourd’hui en France le décès de Jacques Chirac. « Je ne m’attendais pas à un tel déferlement d’émotion, [...] comme si on sortait tout d’un coup des controverses politiques. »

Lucien Bouchard a connu de près Jacques Chirac comme premier ministre du Québec, mais aussi comme ambassadeur du Canada à Paris. Pour celui qui a dirigé le camp du OUI lors du référendum de 1995, Jacques Chirac aura été « le dernier président gaulliste ». En ce qui concerne l’indépendance du Québec, « tout le monde savait de quel côté il penchait. Il a toujours été fidèle au Québec et il l’aurait été jusqu’à l’aboutissement du projet souverainiste », dit-il. Ce sont des événements qu’il est important de se rappeler, confie-t-il. Est-ce parce qu’ils pourraient resservir un jour ? « Peut-être. On ne le sait pas. »

Outre Lucien Bouchard, le Québec était aussi représenté par l’ancien premier ministre Jean Charest. Le Canada avait délégué de son côté la gouverneure générale, Julie Payette, et l’ancien premier ministre Jean Chrétien. Tous ont pris place dans l’église Saint-Sulpice, réquisitionnée pour l’occasion à défaut de la cathédrale Notre-Dame frappée par un incendie en avril dernier.

80 pays représentés

Parmi les 1900 invités triés sur le volet, on distinguait les présidents russe (Vladimir Poutine), allemand (Frank-Walter Steinmeier), italien (Sergio Mattarella) et congolais (Denis Sassou Nguesso). Avaient aussi pris place dans l’église les premiers ministres libanais (Saad Hariri), hongrois (Viktor Orban) et belge (Charles Michel). Parmi eux aussi, l’ancien président des États-Unis Bill Clinton et l’ancien président sénégalais et secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, Abdou Diouf.

Dans son homélie, l’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit, a rappelé « l’attention aux plus petits et aux plus faibles » qui a caractérisé l’ancien président élu en 1995 sur le thème précurseur de la « fracture sociale ». Il a aussi souligné que Jacques Chirac avait évité à la France « une aventure imprudente » en refusant de s’engager dans la guerre en Irak. Mais au-delà de l’héritage politique controversé, c’est un président auquel les Français pouvaient facilement s’identifier que l’on a célébré tout au long de cette journée qui s’est terminée par une minute de silence observée dans toutes les écoles et les administrations. « Un président si français », a dit l’ancien premier ministre Manuel Valls.

Je ne m’attendais pas à un tel déferlement d’émotion, [...] comme si on sortait tout d’un coup des controverses politiques

Plus tôt, après une cérémonie religieuse réservée à la famille, le cercueil était entré dans l’imposante cour des Invalides, porté par dix militaires au son des roulements de tambours. Une fois les honneurs militaires rendus, il est reparti sur la Marche funèbre de Chopin, suivi par un président français au regard grave.

Le cortège a traversé Paris devant une foule dispersée pour se rendre à l’église Saint-Sulpice, où plusieurs milliers de personnes massées sur la place ont applaudi la dépouille alors que résonnaient les premières notes du Requiem de Fauré. Voisins, curieux, admirateurs et simples touristes ont suivi sur deux écrans géants la messe solennelle dont un des moments forts fut un Impromptu de Schubert interprété par le chef Daniel Barenboim. La foule émue a applaudi une dernière fois l’ancien président lorsque le cercueil a quitté la place Saint-Sulpice pour être enterré dans l’intimité au cimetière Montparnasse.

Dans la journée et la nuit de dimanche, 7000 personnes ont défilé aux Invalides devant la dépouille de l’ancien président. Lundi, pour la première fois depuis l’incendie de la cathédrale, on a fait tinter (manuellement) le bourdon de Notre-Dame. Tous les responsables politiques ont souligné ce moment d’« unité nationale » où « la famille France se rassemble », selon les mots de l’ancienne candidate socialiste à la présidence, Ségolène Royal. Une unité pas tout à fait complète puisque la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, n’avait pas été invitée, selon les voeux de la famille Chirac.

L’ami Poutine

Sitôt la cérémonie terminée, la diplomatie a repris ses droits. De l’avis de tous, la présence de Vladimir Poutine au service funèbre, sa seconde visite en France en moins de deux mois, semblait confirmer le réchauffement des relations entre les deux pays. Il faut dire que, dans la plus pure tradition gaulliste, Chirac et Poutine avaient noué une solide amitié alors qu’ils s’étaient tous deux opposés à la guerre en Irak. Une amitié probablement facilitée par le fait que le président français parlait russe. Jacques Chirac est le leader qui m’a « le plus impressionné », a déclaré Vladimir Poutine au Financial Times en juin dernier. « C’est un vrai intellectuel, un vrai professeur, un homme riche en savoir », disait-il.

À Paris, les observateurs ont par contre noté que l’ancien président Bill Clinton, qui s’est entretenu longuement avec Emmanuel Macron sur le parvis de l’Élysée, ne représentait pas officiellement les États-Unis. Ceux-ci n’avaient délégué à la cérémonie que leur ambassadeur en France. Il aura d’ailleurs fallu attendre trois jours pour que le secrétaire d’État, Mike Pompeo, diffuse finalement un communiqué rappelant notamment que Jacques Chirac avait été le premier chef d’État étranger à visiter les États-Unis après le 11 septembre 2001.

Deux décennies plus tard, l’héritage diplomatique de Jacques Chirac n’est peut-être pas tout à fait mort. Selon un sondage, l’ancien président serait dorénavant considéré par les Français comme le meilleur président de la Ve République, à égalité avec le général de Gaulle. « Il ne faut jamais trop faire confiance aux sondages », a cependant rappelé le centriste François Bayrou.