La France se prépare à un Brexit dur

Les traversiers de Calais et de Dunkerque transportent environ quatre millions de poids lourds par année entre le Royaume-Uni et la France.
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse Les traversiers de Calais et de Dunkerque transportent environ quatre millions de poids lourds par année entre le Royaume-Uni et la France.

Au petit matin, jeudi, le ministre français de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, rencontrait des douaniers à Ouistreham, le port français d’où partent les traversiers en direction de Portsmouth. Le ministre a assisté à une répétition générale durant laquelle les douaniers ont contrôlé les marchandises comme si le Royaume-Uni ne faisait plus partie du marché européen. C’est le 30 août dernier que Gérald Darmanin et le chancelier de l’Échiquier, Michael Gove, avaient donné le coup d’envoi à un mois de préparations.

À sept semaines de l’échéance de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne — une échéance que le premier ministre britannique, Boris Johnson, jure de respecter malgré une demande de report du Parlement —, la France se dit fin prête pour un Brexit dur. Si les nombreux reports du Brexit ont eu un avantage, c’est peut-être justement celui d’avoir permis de mieux s’y préparer. « À force de réunions avec les représentants de l’État, les transporteurs routiers et les différentes instances impliquées, nous sommes prêts. Tout est prévu », assure depuis des mois le président-directeur général du port de Boulogne-Calais, Jean-Marc Puissesseau.

À Calais, où les traversiers partent pour Douvres, on estime que, si les choses étaient restées en l’état, une simple augmentation de deux minutes du temps de contrôle aux douanes aurait pu provoquer jusqu’à 27 kilomètres de bouchon. C’est pourquoi on a recruté 700 douaniers supplémentaires et doublé les lieux de transit afin d’éviter les interminables queues de camions et de satisfaire les 20 000 entreprises françaises qui exportent au Royaume-Uni. Les traversiers de Calais et de Dunkerque transportent environ quatre millions de poids lourds par année. Quant au tunnel sous la Manche, il en accueille un million et demi.

En janvier, la France avait débloqué une enveloppe de 50 millions d’euros pour les seuls travaux d’aménagement dans les ports et les aéroports. Une entreprise française qui commerce avec la Grande-Bretagne devra désormais déclarer tout ce qu’elle exporte sur Internet. Par un complexe système de codes-barres et d’identification des plaques d’immatriculation, ces marchandises ne devraient pas passer plus de temps qu’auparavant à la frontière, assure Gérald Darmanin, qui se dit moins rassuré sur le degré de préparation des Britanniques. Les contrôles ne seront effectués que si les poids lourds n’ont pas déclaré leur cargaison ou en cas de soupçon de contrebande, de contrefaçon ou de problèmes vétérinaires. Selon lui, une grande partie des entreprises sont prêtes et il n’y a pas de raison de craindre les interminables kilomètres de queue que redoutent les entreprises.

Il faut dire que, depuis des mois, c’est le branle-bas de combat dans les services concernés, d’autant que la France est le pays qui a adopté la ligne la plus dure dans les négociations du Brexit même si, paradoxalement, le Royaume-Uni est l’un des rares pays européens avec lesquels la France avait jusqu’à tout récemment un important surplus commercial. Lundi, le premier ministre, Édouard Philippe, a réuni les ministères concernés. Parlant des Britanniques, Gérald Darmanin a tranché : « Ils ne sont pas nos ennemis. Mais être en dehors de l’Europe n’est pas pareil qu’être dans l’Europe. Sinon, cela voudrait dire qu’il n’y a plus d’Europe. »

Le grain de sable

Les entreprises craignent néanmoins le grain de sable qui pourrait ralentir leur chaîne d’approvisionnement. La seule fabrication d’une carlingue d’Airbus implique des milliers de composantes fabriquées de part et d’autre de la Manche. Si les grands groupes savent faire, estime Éric Meunier, directeur interrégional des douanes des Hauts-de-France, ce n’est pas toujours le cas des PME.

« De nombreuses PME et TPE n’ont pas les services juridiques pour faire une veille précise », reconnaît la secrétaire d’État, Agnès Pannier-Runacher. Selon elle, le no deal demeure néanmoins « un moment, ce n’est pas un état qui sera prolongé », parce que les Britanniques n’y ont pas intérêt.

On sait que plusieurs exportateurs de vin ont accumulé des stocks au Royaume-Uni afin de parer à un ralentissement. Les entreprises pharmaceutiques assurent, de leur côté, qu’il n’y a aucune crainte de pénurie de médicaments. Et cela, même si plus de 3000 médicaments utilisés dans l’Union européenne transitent à un moment ou à un autre au Royaume-Uni, qui représente 15 % des investissements européens dans le domaine pharmaceutique. Selon le syndicat des laboratoires pharmaceutiques français, un danger de pénurie a été soulevé pour une vingtaine de médicaments. Des stocks ont été constitués et certains médicaments se sont vu accorder une autorisation de distribution en France sans devoir être de nouveau testés en Europe.

Même optimisme du côté de Jacques Gounon, patron du tunnel sous la Manche (GetLink), par où transitent le quart des exportations vers le Royaume-Uni. Si le transit de marchandises par le tunnel a connu une baisse en août, c’est parce que les entreprises avaient constitué des stocks en prévision d’un Brexit le 29 mars dernier, explique-t-il. Selon lui, les nouveaux droits de douane ne devraient pas ralentir considérablement les échanges.

« Les quelques pourcentages dont on parle auront un faible impact », a-t-il déclaré au magazine économique Capital. Selon lui, cet effet sera même « moindre que les fluctuations de la livre, surtout si la Grande-Bretagne maintient une politique de dévaluation compétitive ».

Boris Johnson parle «d’énormes progrès» sur le Brexit

Londres — Le premier ministre britannique, Boris Johnson, a fait part dimanche « d’énormes progrès » vers un accord sur le Brexit entre l’UE et le Royaume-Uni, avant une rencontre avec des hauts responsables européens lundi. « Quand j’ai obtenu cette fonction, tout le monde disait qu’absolument aucune modification de l’accord de retrait n’était possible », a-t-il déclaré au tabloïd Mail on Sunday. Les dirigeants de l’UE « sont déjà revenus là-dessus et, comme vous le savez, une très, très bonne conversation se tient sur la manière de traiter les problèmes de la frontière nord-irlandaise. Des progrès énormes sont en cours », affirme-t-il, sans fournir de détails. L’UE attend « toujours des propositions concrètes », a réitéré dimanche un responsable européen proche des négociations. Jusqu’à présent, les deux parties ont achoppé sur la manière d’éviter le rétablissement d’une frontière physique entre l’Irlande, membre de l’UE, et la province britannique d’Irlande du Nord après le Brexit. Londres rejette la solution dite du « filet de sécurité », incontournable aux yeux de Bruxelles faute de solution de rechange crédible. Elle prévoit que le Royaume-Uni tout entier reste dans un « territoire douanier unique » avec l’UE si une meilleure solution n’est pas trouvée à l’issue d’une période transitoire. Jeudi, le négociateur de l’UE pour le Brexit, Michel Barnier, avait déclaré n’avoir « pas de raisons d’être optimiste » sur les chances de parvenir à une solution d’ici au Conseil européen des 17 et 18 octobre à Bruxelles, considéré comme le sommet de la dernière chance avant le Brexit prévu le 31 octobre. Agence France-Presse