Brexit: coup de poker à Westminster

Cela ne fait plus de doute. Il y aura des élections précipitées au Royaume-Uni. Mais toute la question est de savoir quand.
Photo: Isabel Infantes Agence France-Presse Cela ne fait plus de doute. Il y aura des élections précipitées au Royaume-Uni. Mais toute la question est de savoir quand.

Cela ne fait plus de doute. Il y aura des élections précipitées au Royaume-Uni. Mais toute la question est de savoir quand. En quelques jours, les Britanniques ont vu leur premier ministre, Boris Johnson, qui avait promis à maintes reprises de ne pas déclencher d’élections anticipées, en réclamer à cor et à cri. De l’autre côté de la chambre, ils ont vu le chef de l’opposition, le travailliste Jeremy Corbyn, voter contre la tenue d’un scrutin qu’il réclamait pourtant inlassablement depuis au moins deux ans. C’est le monde à l’envers !

Comment expliquer ce nouveau revirement dans une saga qui dure depuis maintenant trois ans ? Cette semaine, Boris Johnson, qui répète depuis son élection que la Grande-Bretagne doit absolument sortir de l’Union européenne le 31 octobre prochain, quitte à le faire sans accord, a vite compris qu’il n’éviterait pas une élection avant le Brexit. Dans la seule journée de mercredi, il aura essuyé presque autant de gifles que sa prédécesseure, Theresa May, en plusieurs mois. En quelques heures, Boris Johnson a vu fondre sa faible majorité au Parlement et voter une loi l’obligeant à demander à Bruxelles un report de l’échéance du Brexit. Il a expulsé les 21 députés dissidents de son parti, mais n’est pas parvenu à réunir les deux tiers de la chambre pour le déclenchement d’élections le 15 octobre.

Depuis 48 heures, dans une véritable partie de poker, Boris Johnson et Jeremy Corbyn tentent de faire en sorte que cette élection se tienne à la date qui leur sera la plus favorable… et qui nuira le plus à l’adversaire. Boris Johnson est en effet convaincu qu’il peut aller chercher cette majorité en chambre qui a toujours manqué à Theresa May pour faire appliquer le résultat du référendum de 2016. Et que ce sera d’autant plus facile si l’élection se tenait le 15 octobre. Le jeu demeurant ouvert et une négociation étant théoriquement toujours possible à Bruxelles, il pourrait alors solliciter plus facilement aussi bien les voix des partisans d’une sortie unilatérale que de ceux d’une sortie négociée. Annulant la loi le forçant à demander un report, il pourrait alors se présenter au sommet européen des 17 et 18 octobre en position de force et exiger un compromis de dernière minute.

Une « trappe à éléphant »

Chez les travaillistes, il aura fallu plusieurs jours aux députés pour convaincre leur chef que, même s’il n’avait cessé de réclamer des élections anticipées, il n’avait pas avantage à ce que celles-ci se tiennent trop rapidement. L’avertissement est d’abord venu de l’ancien premier ministre Tony Blair, pourtant ennemi juré de Corbyn, qui a déclaré lundi qu’une telle élection serait « une trappe à éléphants ».

Retarder encore et encore les législatives équivaut à maintenir en vie de manière artificielle un Parlement inutile. […] Cela renforce auprès des électeurs l’idée que Boris Johnson les défend contre une élite anti-Brexit.

L’objectif d’une élection qui se tiendrait plutôt en octobre ou en novembre est clair, écrit le chroniqueur du Telegraph Daniel Capurro : il s’agit d’ébranler la crédibilité du premier ministre, qui « a lié toute sa réputation à un départ de l’Union européenne le 31 octobre ». Vendredi, Boris Johnson a répété qu’il préférerait « être mort au fond d’un fossé » plutôt que de demander un report du Brexit. Jeremy Corbyn, qui mène des discussions avec les indépendantistes écossais (SNP) et les autres chefs de parti, devrait donc rejeter la nouvelle proposition d’élections anticipées que présentera Johnson lundi.

Plusieurs estiment pourtant que ces plats calculs tactiques pourraient aussi se retourner contre le leader travailliste, qui traîne dans les sondages et dont le profil gauchisant n’a jamais réussi à s’imposer ni à sa députation ni à l’électorat britannique. Boris Johnson n’a pas hésité à traiter le chef de l’opposition de « poule mouillée ». Il aura donc tout le temps de peindre son adversaire en chef de parti affaibli qui craint le jugement des urnes. « Retarder encore et encore les législatives équivaut à maintenir en vie de manière artificielle un Parlement inutile, écrit le Daily Telegraph. […] Cela renforce auprès des électeurs l’idée que Boris Johnson les défend contre une élite anti-Brexit. » Si l’élection se tient en novembre, Boris Johnson pourra aussi profiter de la suspension du Parlement et continuer à annoncer la fin des politiques d’austérité, souligne le directeur des pages politiques du New Statesman, Stephen Bush.

Un énorme pari

Avec la nomination comme conseiller de l’ancien stratège de campagne du Brexit Dominic Cummings, le 10, Downing Street ressemble aujourd’hui beaucoup plus à un quartier général de campagne qu’à celui d’un gouvernement. Les sondages donnent pour l’instant une avance de dix points à Boris Johnson. Certes, en 2017, Theresa May jouissait elle aussi d’une telle avance. Mais, on s’entend pour dire que May et Johnson n’ont ni le même charisme ni les mêmes qualités de campainer.

À gauche comme à droite, on est convaincu que l’avantage penchera du côté de celui dont le camp sera le moins divisé. Cela pourrait favoriser Boris Johnson s’il parvenait à préserver la lune de miel qui règne depuis son élection avec les électeurs du Brexit Party. On se souvient qu’aux élections européennes, son leader, Nigel Farage, avait infligé une cuisante humiliation à Theresa May.

Certains partisans évoquent même la possibilité d’un pacte entre eux. Un pacte qui devrait cependant demeurer informel puisque Boris Johnson a aussi besoin des votes des conservateurs, qui préfèrent une sortie négociée. Le pari du Parti conservateur consistera à remplacer les circonscriptions qu’il perdra inévitablement en Écosse et dans la région de Londres par des circonscriptions du Midland et du Nord-Est qui ont voté Leave en 2016.

Il se pourrait d’ailleurs que les divisions soient au moins sinon plus grandes dans le camp du Remain. Les analystes se demandent à quel point la position depuis toujours ambiguë de Corbyn sur le Brexit et ses hésitations à l’idée d’un second référendum risquent de favoriser Johnson.

À l’image des sept députés démissionnaires de février dernier, les sondages indiquent qu’environ le quart de l’électorat travailliste a déserté le parti. Ce qui explique probablement pourquoi le score des libéraux démocrates, clairs partisans du Remain, a doublé. Certains analystes, comme la chroniqueuse Camilla Tominey, n’hésitent pas à parler d’une véritable lutte de pouvoir au sein du Parti travailliste, où certains prédisent déjà la fin de l’ère Corbyn.

Le pari de Boris Johnson est énorme, estime le chroniqueur du Spectator James Forsyth. « Il pourrait tout perdre », écrit-il. Ou redéfinir pour longtemps les termes de la politique britannique…