Les Tories divisés comme jamais sur le Brexit

Philip Hammond, jusqu’à récemment chancelier de l’Échiquier (ministre de l’Économie), compte parmi les poids lourds qui ont été expulsés du parti par Boris Johnson.
Photo: Roger Harris / UK Parliament Philip Hammond, jusqu’à récemment chancelier de l’Échiquier (ministre de l’Économie), compte parmi les poids lourds qui ont été expulsés du parti par Boris Johnson.

Le Parti conservateur britannique est déchiré comme jamais après l’exclusion de 21 députés ayant pris le contre-pied du gouvernement sur le Brexit, dont le petit-fils de Winston Churchill, une mesure sans précédent malgré des années de divisions sur l’UE.

Son chef, le premier ministre Boris Johnson, les avait mis en garde. Ils n’en ont eu cure. Ces députés modérés ont été bannis des rangs tories après s’être ralliés à l’opposition pour tenter de contrer son projet de faire sortir le Royaume-Uni à tout prix de l’UE le 31 octobre, même sans accord de divorce pour amortir le choc.

La mesure est d’autant plus rude que beaucoup comptent parmi les poids lourds de ce parti presque bicentenaire : Philip Hammond, jusqu’à récemment chancelier de l’Échiquier (ministre de l’Économie), le vétéran de la Chambre des Communes Ken Clarke, qui fut ministre sous Margaret Thatcher, ou encore Nicholas Soames, le petit-fils de Churchill, héros du conservatisme britannique révéré par Boris Johnson.

Une purge sans précédent

« Qu’un tel groupe de personnalités se rebellent et soient expulsées du parti, c’est sans précédent », explique à l’AFP Oliver Patel, le directeur de l’European Institute à l’University College London.

« Même pendant les crises de Munich en 1938 et de Suez en 1956, le Parti conservateur n’avait pas implosé en raison des récriminations sur des sujets de politique étrangère », renchérit Nick Crowson, professeur d’histoire britannique contemporaine à l’Université de Birmingham.

Cette purge a choqué jusqu’au sein même du 10 Downing Street, la résidence du premier ministre, où un conseiller cité par le site internet Politico a estimé que c’était « comme quelque chose venant de Corée du Nord ».

Pourtant, le Parti conservateur est marqué depuis des décennies par des luttes intestines sur les relations que devrait entretenir le Royaume-Uni avec l’UE, entre les défenseurs du projet européen et ceux qui abhorrent Bruxelles.

Ces divisions avaient en partie contribué à la démission de l’eurosceptique Margaret Thatcher en 1990 et ont coûté leur poste à deux premiers ministres ces quatre dernières années : David Cameron et Theresa May.

C’est pour tenter de colmater la brèche que M. Cameron, craignant l’avancée du parti europhobe UKIP, avait convoqué le référendum sur l’appartenance à l’UE en 2016. Mais le scrutin, marqué par la victoire du « oui » au Brexit à 52 %, a au contraire alimenté les déchirures.

L’ex-chef de gouvernement Theresa May avait tenté le grand écart entre les personnalités favorables et celles hostiles à l’UE avant de jeter l’éponge face à une fronde des partisans du Brexit, dont Boris Johnson lui-même, qui avait voté à deux reprises contre l’accord de divorce négocié avec Bruxelles.

Résultat : le Parti conservateur a connu une débandade aux élections européennes de mai dernier, terminant à une humiliante cinquième place loin derrière le vainqueur, le Parti du Brexit de l’europhobe Nigel Farage.

Un gouvernement de « Brexiteers »

Les « Brexiteers » ont depuis pris le dessus au gouvernement, avec l’arrivée du pouvoir de Boris Johnson fin juillet, laissant les modérés sur leur faim et déterminés à se faire entendre.

« Je vais défendre mon parti contre [...] les gens au coeur de ce gouvernement qui ne se soucient pas de l’avenir du Parti conservateur », a promis Philip Hammond mardi, évoquant le « combat d’une vie ».

Le député Phillip Lee, qui a spectaculairement fait défection mardi en plein discours du premier ministre, lui faisant perdre la majorité absolue, a regretté dans sa lettre de démission que le Brexit ait « contribué à transformer ce qui fut un jour un grand parti en [...] une faction étroite ».

Ken Clarke a même dit ignorer, sur la BBC, s’il voterait encore conservateur. « Je suis un conservateur, bien sûr. Mais je ne me reconnais pas dans ce dirigeant. C’est le Parti du Brexit, sous un autre nom. »

S’il ne joue pas encore sa survie, le Parti conservateur aura beaucoup de mal à se remettre de ces meurtrissures, analyse Oliver Patel. « Quelle que soit l’option choisie — Brexit avec accord, sans accord ou pas de Brexit —, une grande partie [des conservateurs] y sera opposée. »

De jeunes conservateurs se sont d’ailleurs désolidarisés mercredi de Boris Johnson, dénonçant, avant une manifestation dans la soirée, « l’exclusion massive de députés compétents », « la radicalisation consécutive du parti », ainsi que « la poursuite sans relâche d’un Brexit sans accord » aux conséquences potentiellement chaotiques pour leur pays.