Boris Johnson suspend le Parlement britannique

Le premier ministre britannique, Boris Johnson, est critiqué de toutes parts pour sa décision de suspendre les travaux du Parlement pendant cinq semaines, alors que le Royaume-Uni est en pleine impasse sur le Brexit.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse Le premier ministre britannique, Boris Johnson, est critiqué de toutes parts pour sa décision de suspendre les travaux du Parlement pendant cinq semaines, alors que le Royaume-Uni est en pleine impasse sur le Brexit.

« Scandale », « affront à la démocratie », « lâcheté »… Les critiques ont fusé de toutes parts mercredi contre le premier ministre Boris Johnson et sa décision de suspendre les travaux du Parlement britannique pendant cinq semaines alors que le pays est toujours empêtré dans l’interminable saga du Brexit. Une stratégie condamnable qui éloigne les députés des décisions entourant la séparation en cours, tout en plaçant désormais avec un peu plus de certitude le pays vers une sortie de l’Union européenne le 31 octobre prochain sans accord négocié, dénonce l’opposition.

« L’option du no deal [un divorce sans accord] est loin d’être écartée. Elle se rapproche même de plus en plus, résume à l’autre bout du fil Philippe Marlière, professeur de science politique au University College de Londres. Cette suspension des travaux de la Chambre est une mesure tout à fait légale qui confirme que Boris Johnson est désormais prêt à se lancer dans l’inconnu, même si cela va placer le Royaume-Uni face à des problèmes constitutionnels, politiques, économiques et sociaux importants. »

Dans une lettre adressée aux députés britanniques, le nouveau premier ministre a annoncé son intention de suspendre les travaux du Parlement à compter du 12 septembre prochain, et ce, jusqu’au 14 octobre. Traditionnellement, septembre est propice à ce genre de pause qui, depuis les années 1980, ne dure pas plus de deux semaines afin de permettre aux partis politiques de tenir leurs congrès annuels. La reine a accepté cette suspension, rendant par le fait même la décision irréversible.

« Scandale constitutionnel »

C’est la première fois depuis 1945 que le gouvernement impose une suspension aussi longue des travaux des députés, a souligné le quotidien The Guardian mercredi. Et le geste, posé en pleine crise du Brexit, dérange.

C’est un « scandale constitutionnel », a commenté le président de la chambre basse du Parlement, John Bercow, pour qui il est « absolument évident que l’objectif de la suspension est maintenant d’empêcher le Parlement de débattre du Brexit et de faire son devoir de définir une trajectoire pour le pays ». Pour le travailliste Jeremy Corbyn, principal chef de l’opposition, la mesure n’est rien de moins qu’« un vol par effraction » de la démocratie par Boris Johnson, qu’il souhaite soumettre, dès la reprise des travaux, à une motion de défiance pour faire tomber son gouvernement.

Depuis son entrée en poste, Boris Johnson et son gouvernement auront été soumis à l’examen des députés à peine plus d’une semaine en raison de la pause estivale des dernières semaines. Rappelons que, depuis le début de l’année, les parlementaires britanniques n’ont pas réussi à s’entendre sur un plan de sortie de l’Union européenne en rejetant à trois reprises avec de fortes majorités l’accord de divorce négocié par Theresa May avec les 27 pays membres de l’institution. Dans l’impasse et affligée par des divisions au sein même de son parti, l’ex-première ministre a été contrainte à la démission en mai dernier. Le Brexit, initialement programmé au 29 mars, est fixé désormais au 31 octobre prochain.

L’objectif de la suspension est [...] d’empêcher le Parlement de débattre du Brexit et de faire son devoir de définir une trajectoire pour le pays

 

Mardi, les leaders des partis d’opposition ont convenu d’une stratégie commune pour éviter un no deal, et ce, en votant une loi dans ce sens. Un tel amendement a été passé sous le gouvernement de Theresa May pour éviter ce scénario.

« La décision de Boris Johnson montre qu’il se satisfait désormais d’une sortie sans accord, dit M. Marlière, joint à Londres par Le Devoir. Il joue vaguement la ligne de la négociation avec l’Union européenne, mais rien de concret ne se dégage, l’accord négocié par Mme May n’étant pas renégociable. Le premier ministre cherche aussi à provoquer une sortie sans accord le 31 octobre pour ensuite dissoudre immédiatement le Parlement et déclencher des élections anticipées. » Il fait le pari d’en sortir vainqueur « en flattant la fibre patriotique des Britanniques et en agissant assez vite pour ne pas laisser les effets négatifs du Brexit apparaître et lui nuire ».

Pour Maddy Thimont Jack, analyste à l’Institute for Government, cette suspension n’est pas « inhabituelle », mais son « timing » pose problème en limitant les possibilités des députés de bloquer un no deal, a-t-elle indiqué à l’AFP. « Mais il est encore temps pour les députés de présenter un texte de loi la semaine prochaine et de l’adopter avant la suspension. »

Inquiétudes à l’UE

Pour l’Union européenne, la suspension imposée par Boris Johnson cherche à donner plus de pouvoir aux radicaux du Brexit tout en imposant aux Britanniques l’agenda du premier ministre. « Suspendre le débat sur un choix aussi crucial ne va pas favoriser l’établissement d’une relation stable entre l’UE et le Royaume-Uni », a indiqué l’eurodéputé Guy Verhofstadt en s’inquiétant d’un divorce sans accord. « La reprise du contrôle [sur un Brexit avec accord] est de plus en plus improbable », a-t-il écrit.

« On voyait venir un Brexit sans accord. Là, c’est en plus un Brexit sans débat qui se profile. De quelle maladie souffre la démocratie britannique pour avoir peur de débattre avant de prendre une des décisions les plus importantes de son histoire ? » a commenté l’ex-ministre française des Affaires européennes et proche d’Emmanuel Macron, Nathalie Loiseau, sur Twitter.

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de la suspension des travaux de la Chambre, une pétition lancée sur le site du Parlement britannique a récolté plus d'un million de signatures, soit 10 fois plus qu’il n’en faut pour forcer les députés à en débattre.

De passage en France, Salomé Zourabichvili, présidente de la Géorgie — un pays qui cherche à entrer au sein de l’Union européenne —, a pour sa part proposé à la blague de « prendre la place » du Royaume-Uni. « La Géorgie incarne aujourd’hui un paradoxe », puisqu’elle souhaite « rejoindre l’Union européenne au moment où certains aspirent à la quitter », a-t-elle dit en rappelant que « 80 % de la population géorgienne soutient, depuis près de 15 ans et sans discontinuer, l’adhésion à l’Europe ».


Avec l’Agence France-Presse​

L’après-suspension

En annonçant mercredi la suspension du Parlement pendant cinq semaines, le premier ministre britannique, Boris Johnson, a bousculé le calendrier du Brexit. Voici les ultimes étapes avant la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, prévue le 31 octobre, à moins de nouveaux rebondissements.

3 septembre : Rentrée parlementaire de courte durée. Boris Johnson a en effet décidé que les députés n’auraient qu’une semaine, ou un peu plus, pour débattre avant que l’Assemblée soit suspendue.

Entre le 10 et le 12 septembre : Suspension de l’Assemblée, dont la date précise n’a pas encore été fixée. Le Parlement ne reprendra ses travaux que cinq semaines plus tard. Une telle suspension permet habituellement aux principaux partis politiques de tenir leur congrès. Mais sa longueur inhabituelle fait soupçonner à l’opposition une manoeuvre du premier ministre pour éviter qu’elle puisse débattre et ainsi bloquer une sortie de l’UE sans accord.

Du 14 septembre au 2 octobre : Congrès des principaux partis politiques : libéral-démocrate (du 14 au 17 septembre), travailliste (du 21 au 25 septembre) et conservateur (du 29 septembre au 2 octobre).

Les 17 et 14 octobre : Discours de la reine. Elle présente le programme de son gouvernement devant le Parlement, qui reprend ses travaux.

31 octobre : Entrée en vigueur du Brexit, à moins d’un nouveau report — le Brexit ayant été au départ fixé au 29 mars et repoussé à deux reprises. Mais Boris Johnson s’est engagé à tenir le calendrier « coûte que coûte », avec ou sans accord de sortie.