Le pouvoir russe se cabre contre l’opposition

Il s'agira du 4e samedi consécutif de mobilisation pour que les 57 candidats d’opposition rejetés mi-juillet par la commission électorale puissent participer aux élections du Parlement de Moscou.
Photo: Kirill Kudryavtsev Agence France-Presse Il s'agira du 4e samedi consécutif de mobilisation pour que les 57 candidats d’opposition rejetés mi-juillet par la commission électorale puissent participer aux élections du Parlement de Moscou.

L’opposition russe appelle de nouveau ses partisans à descendre dans la rue pour un 4e samedi consécutif de mobilisation. Pour une fois autorisé, ce rassemblement aura lieu dans l’avenue Sakharov, où 22 000 manifestants s’étaient déjà réunis le 20 juillet dernier. Les protestataires réclament que les 57 candidats d’opposition rejetés mi-juillet par la commission électorale puissent participer aux élections du Parlement de Moscou le 8 septembre prochain.

Nombre d’entre eux sont des figures bien connues des Moscovites, comme Lioubov Sobol, Ilia Iachine ou Dmitri Goudkov. Leur exclusion pour des prétextes manifestement fabriqués (de soi-disant fausses signatures de soutien) a choqué au-delà du cercle habituel des militants anti-Poutine.

La manoeuvre a été perçue comme arbitraire et antidémocratique, comme le montre un sondage publié mardi par le Centre Levada. D’après l’étude, 37 % des Moscovites soutiennent les manifestations et 27 % les désapprouvent. La mobilisation de dizaines de milliers de personnes dans les rues de Moscou malgré la répression et l’inflexibilité du pouvoir étonne les observateurs. Car l’élection du Parlement de Moscou — dont les prérogatives sont très limitées — n’a jamais intéressé les électeurs.

C’est que « l’irritation se dirige contre le système politique fédéral », estime le sociologue Mikhaïl Dmitriev. « Le filtrage très brutal des candidats était de toute évidence ciblé contre des personnalités non pas locales, mais contre des représentants de l’opposition au niveau fédéral. »

Parallèlement, le sociologue note un basculement de l’opinion publique dans une « ère post-Crimée », faisant référence à la vague nationaliste qui a suivi l’annexion du territoire ukrainien. L’enthousiasme est retombé, et « l’intérêt pour les processus démocratiques et la capacité des citoyens à influencer la politique, y compris à l’échelle fédérale, s’est renforcé au cours de cette dernière année. Les exigences des citoyens, y compris des Moscovites, s’accumulent. Et la demande de liberté prime désormais la demande de bien-être matériel », poursuit Mikhaïl Dmitriev.

Révolte citoyenne

Au cours des deux derniers mois, des mouvements de révolte citoyenne ont fait plier à trois reprises le pouvoir, un phénomène inédit en Russie. Des manifestations ont permis la libération d’un journaliste d’enquête contre lequel la police moscovite avait fabriqué une affaire de trafic de stupéfiants.

À Ekaterinbourg, des riverains ont bloqué la construction d’une église dans un parc, triomphant du tout-puissant clergé orthodoxe, allié avec des milliardaires et le pouvoir local.

Dans le Grand Nord russe, la construction d’une gigantesque décharge d’ordures en provenance de Moscou a été bloquée par une série de manifestations.

Mais le Kremlin ne veut pas que des revers locaux conduisent à des concessions systémiques sur le plan politique. Question de principe : le pouvoir ne veut pas voir les membres de l’opposition démocratique pénétrer le système de représentation politique, même dans l’inoffensif Parlement municipal de Moscou.

Le politologue Alexeï Makarkine, du Centre des technologies politiques, estime que « la prise de décision dans la politique russe est guidée par la crainte de paraître faible ». Cette posture repose selon lui sur « le traumatisme de la perestroïka », qui postule que Gorbatchev a échoué parce qu’il a fait des concessions.

Le pouvoir est d’autant moins enclin à insuffler de la concurrence dans le jeu politique que la popularité du pouvoir baisse. Même s’il reste l’homme politique le plus populaire du pays, seuls 24 % des Russes croient Poutine capable de redresser le pays, selon un sondage de l’institut Levada publié le 30 juillet. Son parti, Russie unie, ne trouve lui du soutien que chez à peine un tiers des Moscovites.

Ligne dure

Le pouvoir persiste cependant à suivre une ligne dure de répression à l’égard des candidats d’opposition, dont 10 purgent des peines de prison de 10 à 30 jours pour avoir appelé à manifester.

Les médias proches du pouvoir présentent les manifestants comme coupables d’agressions contre les forces de police, tandis que ces dernières seraient plus laxistes que leurs homologues européennes.

En réalité, lors des deux dernières manifestations observées par Le Devoir, le 27 juillet et le 3 août, les manifestants défilaient calmement tandis que les interpellations étaient souvent très brutales. À chacune de ses occasions, plus de 1000 manifestants ont été arrêtés, et une partie d’entre eux sont la cible de poursuites judiciaires. Après trois samedis où la mobilisation a oscillé entre 15 000 et 25 000 personnes, le pouvoir n’a fait aucune concession et n’est revenu sur aucune exclusion de candidat.

L’enjeu est de garder hors du système de représentation russe les femmes et hommes politiques critiquant la politique de Vladimir Poutine, arrivé au pouvoir il y a exactement 20 ans aujourd’hui.

Ces derniers jours, la répression s’est concentrée sur la Fondation anticorruption (FBK), l’organisation d’Alexei Navalny. Le pouvoir accuse FBK de blanchiment d’argent pour une somme d’un milliard de roubles (20 millions de dollars canadiens) et a bloqué tous ses comptes bancaires. Des accusations suffisamment graves pour servir de prétexte à une longue peine de prison pour la principale figure de l’opposition démocratique russe. Pour Lioubov Sobol, une alliée de Navalny, le blocage soudain des comptes « sert à empêcher la FBK de payer les amendes infligées aux manifestants arrêtés illégalement ».

Intimidation

La manifestation de samedi se prépare dans un climat plus tendu que jamais.

Onze personnes ayant manifesté le 27 juillet dernier sont menacées de lourdes peines de prison sous divers chefs d’accusation, dont « résistance armée ». Les recteurs de plusieurs grandes universités moscovites (MGPU, GITIS, RGPU) menacent leurs étudiants d’exclusion s’ils participent aux manifestations. Le parquet de Moscou a demandé la privation des droits parentaux d’un couple ayant manifesté le 27 juillet avec son bambin dans les bras. Et fait planer la menace de telles sanctions contre tous les parents se rendant à des manifestations de l’opposition.

NTV, une des principales chaînes du pays, contrôlée par le Kremlin, a diffusé cette semaine la menace d’un « groupe d’initiative de policiers et d’agents secrets » anonymes déclarant que « pour chaque larme de nos enfants, vous paierez du sang de vos enfants et de vos putes ».

Ces intimidations exagérées vont-elles étouffer la protestation ? Pas sûr. Pour Alexeï Makarkine, « ces mesures prises pour canaliser la vague de protestation vont conduire à des résultats inverses ».