Navalny, nouvelle victime du venin russe?

Poison ou allergie ? Peu importe la cause de sa subite crise cutanée, Alexeï Navalny a regagné sa cellule lundi. Sa vie et sa santé n’étant plus menacées, selon les autorités médicales, l’opposant politique pouvait retourner purger sa peine de 30 jours, entamée la semaine dernière. L’éruption passée, les doutes d’empoisonnement continuaient toutefois à enfler.

« Nous ne pouvons pas exclure la possibilité que les dommages toxiques sur la peau et les muqueuses aient été causés par une substance chimique inconnue [appliquée] par une “tierce personne” », écrivait lundi Anastasia Vassilieva, la médecin de M. Navalny, après l’avoir aperçu brièvement, repoussée par des agents des forces de l’ordre à l’hôpital.

« Apparemment, ils veulent que personne ne puisse comprendre la vraie raison de sa “maladie” », ajoutait-elle. La Dre Vassilieva a toutefois indiqué avoir été en mesure de récupérer le t-shirt de l’opposant de même que quelques cheveux qui pourront faire l’objet d’une « expertise indépendante » pour déterminer si Alexeï Navalny a bien été victime d’un empoisonnement.

Sans donner trop de détails, les médecins de l’hôpital continuaient lundi de parler d’une réaction allergique et d’urticaires, même si M. Navalny assure n’avoir été en contact avec aucun nouvel aliment ou produit de soins personnels. Tout autour, un mot fusait : poison.

S’il est bel et bien question d’un empoisonnement, c’est un grand risque de la part du pouvoir russe

« La thèse de l’empoisonnement m’a l’air crédible », confirmait Kira Yarmysh, porte-parole de M. Navalny, au correspondant de Libération à Moscou. « Surtout au vu du comportement de la police, continuait-elle. Ils ont d’abord refusé de laisser les médecins hospitaliser Alexeï. Puis il y a les médecins de l’hôpital, qui assurent qu’il se sent très bien, mais qui refusent que ses propres médecins lui rendent visite… »

Principal visage de l’opposition contre le président Vladimir Poutine, Alexeï Navalny a été incarcéré mercredi dernier pour avoir appelé à participer à une manifestation illégale. Samedi, près de 1400 personnes étaient arrêtées lors de cet événement dont la brutalité policière a été condamnée par la communauté internationale.

Fine spectatrice de l’actualité russe, Virginie Lasnier estime qu’il sera extrêmement difficile de faire la lumière sur cette affaire « louche ». « La première chose qui m’est venue en tête avec cette histoire, c’est la comparaison avec l’empoisonnement de Viktor Iouchtchenko en 2004, lors de la révolution orange en Ukraine, qu’il avait attribué à ses adversaires politiques. Finalement, plutôt que de lui nuire, cet événement avait galvanisé son soutien », explique la chercheuse postdoctorale au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

« Si, avec Navalny, il est bel et bien question d’un empoisonnement, c’est un grand risque de la part du pouvoir russe », ajoute-t-elle.

D’autres cas

Depuis longtemps, des histoires d’empoisonnement hantent l’opposition politique au pays de Raspoutine.

L’an dernier, les récriminations avaient convergé vers Moscou à la suite de l’empoisonnement létal de l’ex-espion Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia en Angleterre. À l’issue d’une enquête, Londres avait mis en cause deux agents du renseignement militaire russe, avec des preuves vidéo de leur présence à proximité du drame.

L’activiste Vladimir Kara-Murza allègue pour sa part avoir été la cible de deux épisodes d’empoisonnement, en 2015 et 2017. La seconde tentative l’a plongé dans un coma, et il a plus tard rapporté que ses médecins évaluaient ses chances de survie à 5 %. « Ce n’est pas ainsi qu’ils vous effraient. C’est ainsi qu’ils vous tuent », disait-il au quotidien The Independant quelques semaines plus tard.

Alexandre Litvinenko, un ex-espion russe, a quant à lui succombé à un empoisonnement au polonium 210 à Londres, en 2006. Un rapport de la justice britannique a attribué son décès à des directives provenant des plus hautes sphères du pouvoir russe.

Dans un autre cas possible, en 2003, le journaliste et politicien Yuri Shchekochikhin, reconnu pour ses enquêtes anticorruption, voyait son corps entier subir une éruption cutanée soudaine. Neuf jours plus tard, il s’éteignait, officiellement en raison d’une réaction allergique très rare. Ses collègues chez Novaya Gazeta ont ensuite déclenché une enquête sur les circonstances étranges de sa mort, qui a fini par se buter à la classification de son dossier médical sous le sceau du secret national.

Alexeï Navalny n’en est lui-même pas à une première attaque venimeuse. En 2017, il avait été aspergé d’une substance verte contenant un agent chimique toxique non identifié. L’acte avait apparemment été perpétré par un activiste progouvernement. M. Navalny avait failli perdre un oeil.

L’opposant avait abondamment utilisé cette attaque contre sa personne pour attirer de la sympathie, rappelle Virginie Lasnier. Il en avait discuté sur les réseaux sociaux, où l’image de son visage, couvert de peinture verte, l’oeil tuméfié, a contribué à cristalliser son statut de rebelle.

Avec l’Agence France-Presse