Theresa May, première ministre marquée par ses échecs

D'abord opposée timidement au Brexit, Theresa May l’aura toutefois défendu bec et ongles durant tout son mandat, au nom de la démocratie et du respect d’un processus d’expression du peuple par les urnes.
Photo: Emmanuel Dunand Agence France-Presse D'abord opposée timidement au Brexit, Theresa May l’aura toutefois défendu bec et ongles durant tout son mandat, au nom de la démocratie et du respect d’un processus d’expression du peuple par les urnes.

Parfois, l’échec, lorsqu’il devient trop gros, finit par faire de l’ombre à des attributs bien plus singuliers. À la veille de remettre les clefs du 10 Downing Street à son successeur, Theresa May aurait pu quitter la prestigieuse adresse en laissant derrière elle l’image de la seule femme politique britannique ayant réussi à cumuler deux très hautes fonctions au sein du gouvernement. Elle a été en effet secrétaire d’État à l’Intérieur, sous David Cameron, puis première ministre du Royaume-Uni, avant d’annoncer son départ pour le 31 juillet et de déclencher une course à sa succession à la tête du Parti conservateur, qui va se solder mardi avec la victoire prévisible du populiste Boris Johnson.

Mais à l’heure des bilans, c’est surtout l’échec du Brexit, ce processus de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE), déclenché par un référendum populaire et remporté par une trop faible majorité en juin 2016, qui va lui coller à la peau. Une sorte d’injustice paradoxale d’ailleurs pour cette conservatrice de longue date, arrivée au pouvoir pour « éradiquer » avant tout « les injustices sociales », disait-elle, et qui, pendant la campagne du Brexit, s’est surtout affichée pour un maintien du pays au sein de l’institution européenne.

Point de rupture

Opposée timidement à ce divorce, elle l’aura toutefois défendu bec et ongles durant tout son mandat, au nom de la démocratie et du respect d’un processus d’expression du peuple par les urnes. Et ce, en encaissant des échecs et des humiliations à la chaîne, jusqu’au point de rupture.

« Theresa May s’est obstinée dans une voie sans issue, disait au Devoir le politicologue Philippe Marlière, professeur à l’University College de Londres, au lendemain de la démission de la première ministre en mai dernier. Elle a voulu mettre en oeuvre le Brexit, mais elle n’a jamais réussi à rassembler les conditions qu’il fallait pour le faire. En plus, elle a donné des gages inconsidérés à l’aile dure de son parti [radicalement pro-Brexit] sur sa capacité à mener à terme ce projet, ce qui, dans les circonstances, l’a fait perdre sur tous les tableaux. »

Le passage de Theresa May à la tête du gouvernement britannique a été marqué par une succession d’erreurs, dont la plus importante aura été sans l’ombre d’un doute le déclenchement d’élections législatives anticipées moins d’un an après son entrée en poste. La stratégie visait à renforcer la majorité et la représentation des conservateurs au sein du Parlement pour se donner les coudées franches dans les négociations du pacte de divorce avec l’UE et à légitimer son adoption par les élus par la suite. Mais coup de théâtre, avec une majorité de 330 sièges assurée jusqu’en 2020, les conservateurs ressortent de cet exercice de renforcement affaiblis et minoritaires à la Chambre avec 317 sièges. Ils en ont perdu 5 de plus dans les années suivantes et n’en détiennent désormais que 312. Pas assez pour faire passer un projet de loi ou un Brexit sans l’appui d’autres partis, chose qui ne s’est jamais produite.

Entre le 15 janvier et le 29 mars, à trois reprises, l’accord de retrait négocié par Theresa May a été rejeté par des majorités écrasantes à Westminster. Il a également exacerbé les divisions au sein même du Parti conservateur, divisions que la première ministre n’a jamais vraiment réussi à surmonter. Finalement, 286 députés de son parti ont appuyé son projet au troisième vote. Trop peu trop tard.

« Nous allons nous souvenir d’elle pour son stoïcisme, sa capacité d’absorption des humiliations et son incapacité à se débarrasser d’une poignée de petits intimidateurs immatures à qui l’on aurait dû montrer la porte de sortie », écrivait dimanche l’analyste politique Yvonne Roberts dans les pages de l’hebdo britannique The Observer, en référence à tous les tiraillements internes et coup bas provenant de ses compagnons de route, auxquels elle a dû faire face. Sous son gouvernement, pas moins de 20 ministres ont remis leur démission avant la fin de leur mandat plutôt que de poursuivre un douloureux voyage sur un navire navigant à l’aveugle sur une mer incertaine.

Excès « d’absolutisme »

Le Brexit divise profondément la société britannique qui, selon les sondages, est désormais plus favorable à un maintien au sein de l’Union européenne. Initialement prévu le 29 mars dernier, ce divorce a été remis au 31 octobre prochain, si Westminster approuve l’accord de retrait, rejeté trois fois.

Dans son discours d’adieu, Theresa May a assumé l’échec du Brexit, tout en dénonçant la « radicalisation du débat politique », qui selon elle l’aura empêchée durant toute la durée de son mandat d’arriver aux compromis nécessaires pour amorcer ce divorce difficile. « Quand le moment est venu pour le Parlement de ratifier l’accord, le débat politique est alors revenu au stade binaire qui a précédé le référendum, à une confrontation sans merci entre partisans du maintien et de la sortie, a-t-elle dit. Or, quand le débat est aussi polarisé — et mû par l’idéologie —, il devient extrêmement difficile d’atteindre un compromis. » Pour elle, cet excès « d’absolutisme » affaiblit le « débat public », a maintenu le Brexit dans l’impasse de laquelle elle se prépare à sortir cette semaine, et risque de donner le ton de la suite des choses, son successeur ayant usé de cette rhétorique populiste pour prendre sa place.