Cadavres de migrants et «vacances ratées»: un sujet télé jugé indigne en Belgique

Sur la plage d'Aghir, dans le sud de la Tunisie, des dépouilles retrouvées provenant d'un bateau transportant 86 migrants qui ont péri au large de la côte tunisienne, alors qu'ils traversaient la Méditerranée entre la Libye et l'Italie.
Photo: Anis Mili Agence France-Presse Sur la plage d'Aghir, dans le sud de la Tunisie, des dépouilles retrouvées provenant d'un bateau transportant 86 migrants qui ont péri au large de la côte tunisienne, alors qu'ils traversaient la Méditerranée entre la Libye et l'Italie.

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de Belgique a annoncé mardi l’ouverture d’une enquête sur un sujet d’un journal télévisé de la chaîne RTL-TVI considéré par de nombreux téléspectateurs comme portant atteinte à la dignité des migrants.

Diffusé le 12 juillet dans le JT de 13 heures, le sujet est introduit ainsi par la présentatrice : « Un début de vacances raté pour Charlotte. La Liégeoise venait d’arriver à Zarzis, en Tunisie, et elle a découvert un cadavre sur la plage ».

S’ensuit le témoignage par téléphone de la sœur de Charlotte, qui dit cette dernière choquée par la découverte.

Au total, huit touristes belges en vacances sur les plages de Tunisie se seraient plaints d’un désagrément similaire au point de demander, pour certains, de changer d’hôtel.

Au micro de RTL-TVI, une porte-parole d’un tour-opérateur explique ensuite avoir accédé à de telles demandes, et proposé « une aide psychologique » aux vacanciers choqués.

Depuis le week-end dernier, cet angle de traitement journalistique d’un drame humanitaire — les cadavres de dizaines de migrants africains échoués la semaine dernière sur les côtes tunisiennes après un naufrage en Méditerranée — a suscité de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux.

Un psychologue belge a rédigé une tribune, intitulée « “Ces migrants qui gâchent nos vacances” : l’indécence à son comble », soutenue par plus de 800 cosignataires, sur le site de l’hebdomadaire belge Le Vif.

Le CSA, de son côté, a indiqué avoir été saisi « de nombreuses plaintes » dénonçant « une potentielle atteinte à la dignité humaine des personnes migrantes ».

Ces plaintes, poursuit le gendarme de l’audiovisuel belge francophone, « questionnent également le traitement de l’information dans la séquence, qui aurait pour effet de déshumaniser ces personnes ».

En conséquence, « un dossier d’instruction » a été ouvert conjointement avec le Conseil de déontologie journalistique (CDJ).

C’est cet organisme qui devra évaluer si RTL-TVI a enfreint les obligations déontologiques faites aux médias audiovisuels, explique le CSA dans un communiqué. Le CDJ doit rendre son avis dans un délai de 90 jours.

Sollicitée par l’AFP, la direction de RTL Belgique (filiale de RTL Group majoritairement détenu par Bertelsmann) a admis que « le lancement du reportage était inopportun », mais a défendu le principe d’un tel angle pour traiter de la question des migrants.

« La séquence elle-même s’attelait à mettre en lumière l’impact très concret de la crise migratoire […] Il n’a jamais été dans l’intention de la rédaction de porter atteinte à la dignité humaine des migrants mais, au contraire, de sensibiliser une nouvelle fois les citoyens sur la réalité crue et proche de cette crise », a ajouté un porte-parole de la chaîne dans un communiqué.

Vendredi dernier, RTL-TVI avait choisi de développer pour son public des informations rapportées par le quotidien belge La Capitale (groupe Sudpresse), dont la Une était barrée du titre : « Horreur à Djerba : Les touristes face aux cadavres ».

« Pour maximiser l’audience, il a semblé opportun de parler du désarroi de touristes “bien de chez nous” plutôt que de la mort tragique de migrants », a déploré le psychologue Jean-Baptiste Dayez dans sa tribune, parlant de « dévoiement de la mission première du journalisme ».