La grande vente aux enchères

Ursula von der Leyen doit obtenir mardi un appui transpartisan pour officialiser sa nomitation.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Ursula von der Leyen doit obtenir mardi un appui transpartisan pour officialiser sa nomitation.

La nouvelle présidente de la Commission européenne passera-t-elle le test ? Sitôt retombé l’étonnement qui a suivi la nomination surprise d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne, celle qui doit remplacer Jean-Claude Juncker n’est pas au bout de ses peines.

Depuis une semaine, l’ancienne ministre de la Défense d’Angela Merkel s’efforce en effet de convaincre les élus du Parlement européen, qui devront entériner sa nomination mardi. À la veille du vote, l’affaire n’est toujours pas bouclée. Car, pour être entérinée, sa nomination doit recueillir une majorité de 374 voix, ce qui requiert non seulement l’accord de sa famille politique, le Parti populaire européen (PPE), mais aussi celui des sociaux-démocrates, des libéraux de Renew Europe et des verts. Bref, la quadrature du cercle !

L’exercice est d’autant plus complexe que la nomination de la première femme à accéder à ce poste n’est intervenue qu’au terme d’un difficile exercice, puisqu’elle ne fut que le troisième choix des chefs d’État et de gouvernement. Son nom, à peu près inconnu à Bruxelles, ne se serait imposé qu’après que le président français l’eut d’abord lancé comme un simple ballon d’essai, a révélé le Spiegel. L’insatisfaction est telle au Parlement que « sa confirmation est loin d’être assurée », écrivait cette semaine l’hebdomadaire allemand. Pour nombre d’élus, ce choix est perçu comme antidémocratique dans la mesure où il ne respecte pas le système du Spitzenkandidat, instauré il y a cinq ans et qui veut que la tête de liste du parti majoritaire devienne aussitôt président de la Commission.

Une atteinte à la démocratie ?

Sa nomination « porte atteinte à la démocratie en Europe », écrivent les sociaux-démocrates allemands dans un texte intitulé Pourquoi Ursula von der Leyen est une candidate inadéquate et inappropriée. Les auteurs de ce document interne, qui a fuité dans la presse allemande, n’y vont pas par quatre chemins. Selon eux, sa nomination a « flanqué une gifle au Parlement européen ». Les sociaux-démocrates allemands n’hésitent pas non plus à évoquer son piètre bilan au ministère de la Défense. Le Bundestag enquête en effet sur des membres de son cabinet soupçonnés d’avoir violé les règles d’attribution des emplois publics en offrant des contrats lucratifs à des consultants externes. Le texte déterre aussi les accusations de plagiat concernant sa thèse de doctorat, sans oublier de souligner que sa nomination aurait été impossible sans l’accord implicite des membres du groupe de Visegrad. Menés par le controversé premier ministre hongrois, Viktor Orbán, ces derniers ne voulaient surtout pas du socialiste Frans Timmermans.

Or, pour décrocher la présidence de la Commission, cette proche d’Angela Merkel doit absolument convaincre une majorité d’élus sociaux-démocrates. Cela est d’autant plus nécessaire que les verts ont déjà annoncé cette semaine qu’ils ne la soutiendraient pas. Si les sociaux-démocrates allemands, britanniques, néerlandais et belges sont rétifs, les Espagnols, les Portugais et les Scandinaves lui accordent néanmoins leur soutien. D’autant plus que leur groupe a obtenu en retour d’importantes nominations aux Affaires étrangères et à la présidence du Parlement.

Dans cette véritable vente aux enchères, même le soutien des libéraux de Renew Europe n’est pas totalement acquis. Le groupe auquel appartiennent les élus de la République en marche d’Emmanuel Macron réclame en effet que la Commission se fixe des objectifs plus élevés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il exige aussi que sa tête de liste, la Danoise Margrethe Vestager, ait le même statut que le candidat socialiste, le Néerlandais Frans Timmermans, auquel Ursula von der Leyen a promis, en guise de prix de consolation, qu’il deviendrait le numéro 2 de la Commission.

Le grand écart

Chose certaine, pour être confirmée, cette conservatrice de gauche polyglotte, qui disait en 2011 rêver des « États-Unis d’Europe sur le modèle d’un État fédéral comme la Suisse, l’Allemagne ou les États-Unis », pourrait devoir se constituer une majorité plus bigarrée que jamais. Celle-ci pourrait en effet aller des sociaux-démocrates portugais jusqu’à la Ligue de l’Italien Matteo Salvini, qui réclame en échange la nomination d’un de ses proches à la Commission. Évidemment, le vote de mardi sera secret, ce qui permet toutes les tractations.

La présidente n’est pas encore confirmée que de nombreux observateurs n’hésitent pas à lui prédire des moments difficiles tant son assise semble fragile. Pour l’économiste français Mathieu Mucherie, cette nomination illustre la perte de pouvoir de la Commission européenne depuis quelques années au profit du Conseil (qui regroupe les chefs d’État et de gouvernement) et de la Banque centrale européenne (BCE). Sur le site Atlantico, il décrit une Commission qui « erre sans but dans le dédale des institutions, cornérisée par le Conseil des ministres, et la BCE qui lui a piqué notamment son rôle de gendarme des déficits ». Selon lui, en Europe, le véritable pouvoir de décision s’est progressivement déplacé vers la BCE, où Emmanuel Macron peut se féliciter d’avoir fait nommer l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy et présidente du FMI Christine Lagarde.

Jugé peu probable, le déraillement de la candidature d’Ursula von der Leyen créerait une véritable crise au sommet de l’Union européenne. S’il était le fruit de l’opposition entre conservateurs et sociaux-démocrates allemands, il pourrait même mettre en cause la survie de la coalition qui dirige l’Allemagne depuis 2013. Une coalition qui apparaît aujourd’hui à bout de souffle. En fin de semaine dernière, et malgré les incertitudes, la plupart des observateurs estimaient néanmoins que la candidate parviendrait à se constituer une majorité. Quitte à devoir faire le grand écart…