Tsípras repasse dans l'opposition

Aléxis Tsípras a promis d’être «actif dans les rangs de l’opposition» et de se «relever».
Photo: Yorgos Karahalis Associated Press Aléxis Tsípras a promis d’être «actif dans les rangs de l’opposition» et de se «relever».

Quatre ans presque jour pour jour après avoir avoir rejeté par référendum de nouvelles mesures d’austérité — que le premier ministre Aléxis Tsípras allait néanmoins accepter dix jours plus tard à Bruxelles —, les Grecs se rendaient de nouveau aux urnes, dimanche. Dans des législatives aux résultats sans équivoque, les électeurs ont retiré les rênes du pouvoir au chef de la coalition de gauche radicale Syriza pour les remettre au conservateur Kyriákos Mitsotákis, du parti Nouvelle Démocratie (centre droit), faisant de lui le nouvel héritier d’une dynastie familiale.

« Une période douloureuse se referme », a déclaré dimanche soir M. Mitsotákis à l’occasion de son discours de victoire, promettant aux Grecs d’être « à la hauteur de leurs espoirs ». L’homme politique âgé de 51 ans veut incarner la nouvelle droite et promet d’alléger l’imposition sur les entreprises et de venir en aide aux familles de la classe moyenne, durement éprouvées par une décennie de marasme économique et d’austérité.

Arrivé en tête avec 39,8 % des suffrages, son parti, Nouvelle Démocratie, détiendra donc 158 des 300 sièges du Vouli, le Parlement grec, selon des résultats presque finaux. Syriza a obtenu 31,5 % des voix et ne conservera que 86 des 144 sièges qu’il avait dans l’assemblée sortante.

 
40%
C’est environ le score qu’a obtenu dimanche Kyriákos Mitsotákis, vainqueur des législatives, contre un peu plus de 31% pour Aléxis Tsípras.

Parcourant le pays de village en village dans les derniers mois, M. Mitsotákis a mis de l’avant un programme économiquement libéral, favorisant notamment la privatisation de certains services publics. Il a aussi joué la carte sécuritaire, en proposant d’augmenter les effectifs policiers. Mais avant tout, l’ex-consultant financier, diplômé d’Harvard et de Stanford, répète vouloir « créer des emplois, et de bons emplois ».

En campagne, M. Mitsotákis a aussi eu des mots très durs sur l’accord reconnaissant le nouveau nom du voisin au nord, désormais appelé Macédoine du Nord, signé l’an dernier par M. Tsípras et son homologue Zoran Zaev. Cette position avait tout pour plaire aux nationalistes, qui revendiquent l’appellation, associée à Alexandre le Grand, pour la Grèce seule. Elle pourrait avoir rallié des électeurs tentés par l’extrême droite, selon des analystes.

La victoire de Kyriákos Mitsotákis fait suite au déclenchement d’élections législatives anticipées (le mandat en cours devait expirer en octobre prochain) par le gouvernement de gauche radicale d’Aléxis Tsípras, qui avait vu son soutien fondre lors des élections européennes du 26 mai. Jouant le tout pour le tout, le chef d’État sortant a finalement perdu son pari.

Troisième parti dans le nouveau Parlement, le KINAL (centre gauche) a remporté dimanche 22 sièges, devant les communistes du KKE (15 sièges), le parti nationaliste de la Solution grecque (10 sièges) et le parti MeRA25 de l’ancien ministre des Finances du gouvernement Tsípras, Yánis Varoufákis (9 sièges).

Retour de la « familiocratie »

L’élection de Kyriákos Mitsotákis, fils du premier ministre Konstantínos Mitsotákis (1990-1993) et frère de Dóra Bakoyánni, qui a été ministre de la Culture et des Affaires étrangères ainsi que mairesse d’Athènes, signe le retour de la tradition de « familiocratie » en Grèce, où quelques grandes familles tournent autour du pouvoir depuis des décennies.

Dans les esprits, le clan Mitsotákis est étroitement associé à Nouvelle Démocratie. Or, ce bagage a un certain poids. « Nouvelle Démocratie et le PASOK [Mouvement socialiste panhellénique] sont très associés aux dérives clientélistes et à la corruption du passé, explique Frédéric Mérand, professeur de science politique et directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Kyriákos Mitsotákis n’a pas été individuellement impliqué dans ces histoires, mais il porte néanmoins ce lourd héritage. »

Selon le spécialiste de politique européenne, le risque d’un retour vers cet ancien modèle, que Syriza avait brisé en janvier 2015 en accédant au pouvoir, est bien réel.

Photo: Louisa Gouliamaki Agence France-Presse Kyriákos Mitsotákis suit les pas de son père, Konstantinos, qui a été premier ministre dans les années 1990.

À l’époque, six mois après son entrée en poste, Aléxis Tsípras avait invité les Grecs à rejeter le plan d’austérité exigé par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international lors d’un référendum. Dix jours plus tard, le jeune premier ministre qui refusait de porter la cravate adoptait lui-même ce plan à Bruxelles, évitant in extremis la sortie du pays de la zone euro, mais se posant à contre-courant de l’opinion exprimée aux urnes.

Cette volte-face, bon nombre de Grecs ne lui ont jamais pardonné, même si, au cours de son mandat, le gouvernement a mis en place des mesures sociales pour aider les plus défavorisés, le taux de chômage est redescendu sous la barre de 20 % et Athènes a majoré le salaire minimum de 11 % l’hiver dernier. La défaite de dimanche est surtout attribuable aux électeurs les plus à gauche, qui gardent en bouche un arrière-goût de trahison, pense Frédéric Mérand.

La Grèce a beau être sur la voie du rétablissement économique, Kyriákos Mitsotákis hérite d’un pays aux finances fragiles, et où des milliers de migrants attendent toujours dans des camps l’examen de leur demande d’asile.

Devant lui, « Tsípras aura le beau jeu », croit Frédéric Mérand. Le chercheur est convaincu que le premier ministre battu restera bien présent dans le paysage politique grec et que son parti « reviendra à ses sources ».

« C’est certain qu’il virera à gauche. Syriza est un parti d’extrême gauche qui avait dû faire beaucoup de compromis. En retournant dans l’opposition, Aléxis Tsípras pourra mettre de côté son pragmatisme. »

Dimanche soir, ce dernier a d’ailleurs promis d’être « actif dans les rangs de l’opposition » et de se « relever ».

« Tsípras aura peut-être encore plus de pouvoir dans l’opposition », va même jusqu’à suggérer le professeur Mérand.

Avec l’Agence France-Presse